Voyages aux pays des Barbouzes

Pendant près de trois ans, il a arpenté les coulisses du contre-espionnage. Patrick Baptendier publie la semaine prochaine Allez-y, on vous couvre ! (Editions du Panama), un témoignage explosif sur les liaisons dangereuses entre la DST et les sociétés privées de renseignement.

Par Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia Recasens

C'est un témoignage qui risque de faire du bruit. Il tombe au moment où les officines, ces sociétés privées de renseignement sont éclaboussées par des scandales. Olivier Besancenot, le leader de la LCR, espionné, ce commissaire, patron de la Brigade des fraudes aux moyens de paiement, mis en examen pour avoir revendu à des officines des renseignements puisés dans les fichiers de la police. Ou encore cette biographie non autorisée de Zidane, dont le manuscrit a été volé au domicile de l'éditeur et d'une journaliste. Dans un livre à paraître le 12 juin (1) et dont Le Point publie en avant-première des extraits, un barbouze repenti raconte les coulisses du renseignement privé.

Poisson pilote de la DST

Avant de devenir " agent de recherche ", comme on dit dans le jargon, Patrick Baptendier a été pendant vingt-deux ans gendarme au sein d'un service de police judiciaire. Duquel il a démissionné après une affaire douteuse qui lui a valu un an de prison avec sursis pour " tentative d'extorsion ". L'homme n'est pas un saint. En 2006, il est accroché par hasard sur des écoutes téléphoniques. Baptendier a été pris en flagrant délit de " tricoche ", cette pratique illégale qui consiste à siphonner les fichiers de police. Mis en examen pour " corruptions, recels de corruptions, complicités de violations de fichiers automatisés ", il a passé quatre mois et demi en prison et attend aujourd'hui son procès.

De mai 2003 à janvier 2006, Patrick Baptendier, qui avait créé sa société, a été utilisé par la DST comme poisson pilote pour renseigner sur l'Américain Kroll, numéro un mondial du renseignement privé, et sur Géos, l'un des leaders français du secteur. Quand l'une de ces deux sociétés lui commandait une enquête sur un patron de presse, un chef d'entreprise, un responsable syndical, Baptendier s'exécutait et rendait compte à la DST de ses " barbouzeries ". Au fil du livre, on découvre le nom des commanditaires de ces enquêtes : le groupe Vincent Bolloré, les Mutuelles du Mans Assurances, ou encore l'actuelle patronne du Medef, Laurence Parisot, lorsqu'elle dirigeait la société familiale Optimum (voir la vidéo des surveillances). Cette dernière a confirmé l'existence de cette enquête lancée à la suite de vols commis dans son entreprise, mais dément avoir sollicité l'officine pour fouiller dans la vie privée de ses salariés.

Informations ultra-confidentielles

Non seulement la DST récupérait le double des enquêtes de Patrick Baptendier, mais elle fournissait parfois à l'agent privé les informations dont celui-ci avait besoin. Des données piochées aussi bien dans les fichiers de police ou bancaires que chez les opérateurs de téléphonie. Une pratique qui pose question. Jusqu'où un service de renseignement peut-il aller au nom de la protection des intérêts économiques français ? Aucun membre de la DST n'a été mis en examen alors même que sur les écoutes qui figurent dans le dossier et dont Le Point a eu connaissance il apparait clairement que l'agent de Baptendier lui fournissait des informations ultra-confidentielles sur des personnalités ou des sociétés. Et ce avec le feu vert de sa hiérarchie, jusqu'au directeur de l'époque, Pierre Bousquet de Florian.

À l'époque, il n'existait aucun contrôle parlementaire sur le renseignement. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, même si le législateur a oublié les officines. Au grand dam de l'ancien député UMP Alain Marsaud, qui avait fait une proposition de loi en ce sens. " Je n'ai pas été suivi, je le regrette. Il y a pourtant urgence à protéger nos ­citoyens. " Et l'ancien élu de préciser : " 2/3 des activités de renseignement sont effectuées par des entreprises privées, voire par des officines illégales. Cela est très grave. Il y a un véritable risque pour les libertés individuelles et publiques. "

Ironie du sort, c'est à l'occasion de son travail parlementaire sur le renseignement qu'Alain Marsaud avait recueilli les confessions de Patrick Baptendier et appris qu'il avait lui-même fait l'objet, lorsqu'il était en poste chez Vivendi, d'une enquête réalisée par l'ex-gendarme...

1. " Allez-y, on vous couvre ! ", de Patrick Baptendier (éd. du Panama, 15 euros).



Les victimes
Pierre Bellanger, PDG de skyrock : "C'est un choc" Alain Marsaud, ancien député ancien juge antiterroriste : "c'est d'une extrême gravité  
Les accusés
Jean-Claude Seys, PDG des mutuelles du Mans Assurance : "Je n'avais jamais rien diligenté" Jean-Renaud Fayol, ex-directeur de l'intelligence économique de Geos : "on ne posait jamais de question précise" Hervé Zany, ex-directeur général de Kroll : "Pas de commentaire"
Les Extraits
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