Éric Tabarly, dix ans après

Biographie d´Éric Tabarly

La Cité de la Voile ouvre ses portes à Lorient sous le signe d’Eric Tabarly. Dix ans après sa disparition en mer d’Irlande, son souvenir est tenace et l’héritage légué important. Parcours de cet homme d’exception.


Né en 1931 à Nantes, Eric Tabarly commence sa carrière maritime sur le premier des Pen-Duick acheté par son père Guy. Il en devient propriétaire en 1952 à l’âge de 21 ans. Ce vieux cotre dessiné en 1898 par le célèbre architecte écossais William Fife va marquer sa vie entière. Quand il suit les cours de Navale de 1958 à 1960, la “mésange à tête noire" mouille au pied de l'École dans l’anse de Lanvéoc-Poulmic. Avec lui, il participe à ses premières courses-croisières dans les années 60. Sa vie durant, entre les voyages accomplis autour du globe et les grandes compétitions en solitaire ou en équipage, il vient se ressourcer à son bord. Pen-Duick est d'abord mouillé à La Trinité, puis sur les rives de l'Odet où Tabarly a construit sa grande chaumière en 1980. La belle coque noire et tonturée, prolongée par le petit bout-dehors têtu, le gréement aurique d'un autre âge, le côté physique de la manoeuvre et l’absence totale de winches ont sans doute pesé dans l’attachement d’Eric à son bateau.

Mais c'est à bord de Pen-Duick II qu’Eric Tabarly, à l'âge de trente-deux ans, entre dans la légende. À son bord, il remporte la course transatlantique en solitaire en 27 jours et devance le Britannique Francis Chichester. L'enseigne de vaisseau de la Marine Nationale a choisi de naviguer sur un bateau long, pour être rapide (13,60 mètres), et léger (en contre-plaqué marine) pour être manoeuvré efficacement par un homme seul. À plusieurs reprises au cours de sa vie de marin, Eric Tabarly innovera de la sorte.  En 1964, sa victoire devant les Britanniques n’ouvre pas seulement la porte des grandes compétitions océaniques, elle donne aux Français le signal de la ruée vers l’eau. Avant cette date, quelques bateaux de petite croisière étaient déjà construits par les chantiers, mais la production nautique fait un bond considérable dès 1965. Deux années plus tard l'avènement du polyester va permettre de construire les bateaux de plaisance en grande série.

  Chez le marin architecte Tabarly, une chose étonne : cette faculté d'avoir, au-delà d'un caractère forgé par la tradition, des clairvoyances d'une grande modernité. Ses inventions lui font précéder la mode. Si Pen-Duick II en 1964 est particulièrement grand et léger pour un solitaire, Pen-Duick III exploite un “trou” dans le règlement des courses en équipage de 1967 et utilise une grande misaine à bordure libre. Pen-Duick IV est monstrueux pour 1968 et représente le premier multicoque de haute mer du monde. Pour la Transpacifique de 1969, Pen-Duick V possède des ballasts pour renforcer la stabilité du bateau avec de l'eau de mer pompée à bord. Il faut attendre les courses autour du monde des années 80 pour voir apparaître de tels dispositifs de rappel. Pen-Duick VI, dessiné par Mauric, dispose d'un formidable équilibre sous voile. Une qualité qui permet à Tabarly de remporter sa seconde Transat seul à bord de ce bateau de 23 mètres et sans pilote automatique.

Quant à l'hydrofoil Paul Ricard, il pulvérise en 1980 le record de la traversée de l'Atlantique, qui date de 75 ans, et met en place la technique des foils dans le domaine de la haute mer. Ces grands appendices ressemblant à des nageoires permettent à la coque de "sortir" de l'eau. La diminution de la résistance de frottement permet de libérer la vitesse.  Eric Tabarly est un technicien et un manoeuvrier, c'est aussi un maître. Plus qu'un apprentissage de la navigation, l'école des Pen-Duick est une école de vie. Les règles du bord forment la base d'une manière de penser et d'agir à la mer sous la houlette d'une autorité incontestée. Les grands marins actuels sont à leur manière des "disciples" de Tabarly.  

Bouclant la boucle, Tabarly fait de son premier Pen-Duick le bateau de ses derniers jours et le mouille sur l’Odet au pied de son terrain bordé par les châtaigniers. C'est de son bord qu'il disparaît en mer d'Irlande en juin 1998 alors qu'il se rend en Ecosse à des régates organisées en souvenir de l'architecte de son bateau.

Aujourd’hui à Lorient, les cinq Pen Duick (le N°IV, barré par Alain Colas, a disparu en mer pendant la première Route du Rhum de 1978), sont amarrés le long des pontons mis en permanence à leur disposition au pied de la Cité de Voile qui attend cent mille visiteurs par an.

Daniel Gilles