Des bénéficiaires de l’accord entre Apple et EMI visant à lever les restrictions de copie de musique numérique, Tom Cullen fait partie de ceux qui y ont le moins participé et en ont grandement bénéficié. Agée de cinq ans, Sonos, sa compagnie qui vend une gamme d’appareils sans fil diffusant de la musique numérique, a toujours souffert de ne pas pouvoir passer les musiques achetées dans le magasin iTune d’Apple (AAPL).
C’était une plainte récurrente de la part des détenteurs de produits ZonePlayer de Sonos. Ils ont dû dépenser plusieurs centaines d’euros pour débloquer les musiques enregistrées sur leurs ordinateurs, pour les écouter sur leurs stéréos en réseau sans fil. "Je ne dirais pas que nous perdions des clients en raison d’un manque de compatibilité", déclare Cullen, cofondateur de Sonos. "Cependant, il est certain que nous avons passé beaucoup de temps au téléphone à expliquer aux clients pourquoi les morceaux ne passaient pas. Nous accusions juste Apple."
Aucune DRM pour EMI
Mais aujourd’hui, le problème est réglé - au moins partiellement. Apple prévoit de proposer la musique d’EMI via iTunes sans logiciel de gestion des droits numériques (DRM) restreignant les conditions sous lesquelles les musiques peuvent être copiées. Cela donne automatiquement à Sonos la compatibilité désirée depuis si longtemps, pour quelques-unes des musiques vendues sur iTunes. Cullen a déclaré qu’avec un peu de chance, d’autres labels suivraient la voie prise par EMI.
Comme beaucoup d’autres compagnies qui se sont longtemps heurtées au refus d’Apple de donner à des tiers la licence de sa technologie de DRM FairPlay - excepté à Motorola (MOT) pour le téléphone mobile Rokr - Sonos a approché plusieurs fois Apple pour arriver à une forme de coopération. La réponse d’Apple a toujours été la même: il ne voulait pas, en soutien des labels d’enregistrement, aider des groupes de l’industrie informatique.
L’annonce conjointe d’Apple et d’EMI le 2 avril a donc été très surprenante. Lorsque le directeur d’Apple, Steve Jobs, a formellement suggéré que les labels d’enregistrement permettent à la musique en ligne d’être distribuée sans la DRM, il était peu probable que certains acceptent, et plus vraisemblable que la DRM, dans un proche avenir, reste la clé de voûte de la distribution musicale numérique.
Un moment intéressant
Les nouvelles de cet accord sont arrivées quelques heures avant que les régulateurs de la Commission européenne n’annoncent le lancement d’une enquête antitrust contre Apple et d’importants labels de musique. En effet, l’autorité bruxelloise déclare que les règles de la DRM - qui doivent changer en Europe d’ici un mois - sous lesquelles iTunes vend sa musique transgressent les lois de la concurrence. Les régulateurs ont envoyé la semaine dernière à Apple, Universal Music (V), Warner Music (WMG), EMI, et Sony BMG (SNE), un compte rendu confidentiel de leurs griefs et accusations.
L’enquête antitrust a troublé ce qui était pour Apple un jeu gagnant: le timing de l’annonce suggère qu’Apple se serait dépêché pour devancer l’annonce d’une enquête qu’il savait imminente.
En se libérant des chaînes de la DRM, EMI et Apple se rapprochent du jour où une musique vendue dans un magasin numérique pourra passer dans tous les systèmes, comme un CD aujourd’hui. De plus, pour quelques distributeurs de lecteurs MP3 incompatibles avec l’iPod, être compatible avec certains des morceaux vendus dans le magasin iTunes va leur procurer un avantage supplémentaire dont ils pourront se vanter.
D’autres grands studios suivront-ils?
Le problème des autres boutiques de musique en ligne se pose aussi. Ils se verront vraisemblablement proposer le même type de contrat que celui d’iTunes et pourront proposer des musiques sans DRM et compatibles avec tous les lecteurs portables, y compris l’iPod. Parmi le nombre restreint de ceux qui se sont vanté un temps que leur musique était déjà compatible avec l’iPod, il y a David Pakman, le directeur d’eMusic, un distributeur new-yorkais de musiques sans DRM, produites principalement par des labels indépendants.
Il pense que les autres majors devront suivre la voie d’EMI: "Si vous êtes un grand studio qui n’a pas de musique sans DRM, vous êtes affaibli. Cela devrait mettre la pression sur les autres", déclare-t-il. Pakman négocie, depuis des années, en vain, avec les labels les plus importants pour essayer de les convaincre de distribuer leur musique sous forme de MP3 non protégé. Soudainement la vitesse des négociations sur ce sujet augmente, affirme-t-il. "Avec un peu de chance plusieurs autres distributeurs en ligne, dont notre société, recevront une licence."
Robe Glaser, directeur d’un autre concurrent d’Apple, RealNetworks (RNWK) qui gère le service Rhapsody d’abonnement musical en ligne, espère bientôt entendre EMI frapper à sa porte. "Nous nous rapprochons de plus en plus du jour où les clients pourront acheter leurs musiques favorites via Rhapsody et les écouter sur leurs iPod ou autres lecteurs de musique", a-t-il déclaré en ajoutant: "Nous espérons travailler avec EMI et le reste de l’industrie musicale afin de proposer aux clients, dans les mois à venir, des musiques interopérables sans DRM."
Sondage des opinions
Cependant Edgar Bronfman Jr., directeur du groupe Warner Music, et qui a durant des années critiqué l’attitude d’Apple sur sa fixation des prix, serait fermement opposé à un abandon aussi rapide de la DRM. Un cadre important d’un label majeur, et qui a demandé à ne pas être nommé, a déclaré à BusinessWeek.com qu’il croyait que la motivation d’Apple n’avait pas grand-chose à voir avec la compatibilité mais plutôt avec la vente d’iPods et avec une défense face aux accusations des régulateurs européens.
"Si Jobs croyait réellement à l’interopérabilité, il aurait distribué les licences FairPlay dès le début", ajoute le cadre. "Alors que fait-il pour se débarrasser des régulateurs européens? Il fait la cour à la plus faible des entreprises de musique, celle qui est aux abois, pour l’aider à promouvoir le sans DRM."
Pendant ce temps, Sony/BMG et Universal Music Group testeraient la vente de MP3 non protégés. Une source de l’industrie musicale, familière des tests, déclare que Sony et Universal sont découragés par l’exemple d’eMusic de David Pakman qui n’a pas réussi à enregistrer de bénéfices. Ils s’inquiètent aussi de ce que la vente de morceaux non protégés ne cannibalise les ventes aux clients utilisant des téléphones mobiles, un segment à croissance rapide de vente de musiques numériques. De plus, ils se demandent si la vente de morceaux non protégés ne va pas aggraver le perpétuel problème du piratage musical.
Le monde après le DRM
Tous ceux qui sont concernés ne sont pas forcément aussi inquiets. Bob Kohn, directeur de RoyaltyShare, une entreprise de San Diego qui traite les paiements aux artistes et autres détenteurs de droits, déclare que le pacte Apple-EMI "doublera ou triplera le business des téléchargements numériques... Je pense qu’EMI a réalisé qu’il pourrait, grâce à cela, vendre beaucoup de son fonds de catalogue, et je crois qu’il a raison."
Quelques-unes des compagnies qui pourraient être avantagées dans un monde sans DRM sont les concurrents d’iTunes, comme Rhapsody, Napster (NAPS), et Yahoo! (YHOO), et tous ceux qui peuvent, en théorie, se voir accorder les droits de vente de musiques compatibles avec l’iPod. iTunes pourrait alors facilement perdre beaucoup de parts de marché.
Cela n’inquiéterait pas beaucoup Apple. La compagnie enregistre seulement un petit bénéfice par rapport aux coûts opérationnels générés par le magasin en ligne, tandis que l’iPod réalise généralement une marge brute de 50%. Ayant vendu quelque 90 millions d’iPod en cinq ans et plus de 2 milliards de musiques depuis 2003, le nombre moyen de musiques iTune vendues pour chaque iPod s’élève aux environs de trente. Si l’iPod et l’iPhone à venir étaient universellement compatibles avec l’ensemble des musiques vendues en ligne, peu soutiendraient que les ventes de ces appareils puissent être plus importantes.
Hesseldahl est un journaliste pour BusinessWeek.com à New York. Burrows est un journaliste confirmé du bureau de Silicon Valley de BusinessWeek avec Tom Lowry.