Société

Publié le 21/08/2008 N°1875 Le Point

Peut-on courir plus vite qu'Usain Bolt ?

Selon les chercheurs de l’Irmes, l’homme a presque atteint les limites des performances sportives. Ainsi personne ne pourrait courir le 100-mètres en moins de 9’’50. Usain Bolt, médaille d’or à Pékin avec un record mondial à 9’’69, n’en est pas loin...

François-Guillaume Lorrain

Peut-on courir plus vite qu'Usain Bolt ?

Usain Bolt, l'homme le plus rapide du monde sur 100 et 200 mètres © LIU DAWEI / MAXPPP

Un peu de sport-fiction ! Imaginons que le 15 août 2008, après 70 mètres de course, Usain Bolt n’ait pas regardé le paysage. Il n’ouvre pas ses bras, ne décélère pas. Puis, à 10 mètres de l’arrivée, il ne rejette pas ses épaules en arrière, il ne tape pas sur sa poitrine comme sur un tambour, mais poursuit son effort jusqu’à la ligne d’arrivée. Bref, au lieu de célébrer à l’avance sa médaille d’or en randonnant après 70 mètres, Bolt a la patience d’attendre. Rien de bien sorcier ! Alors, au lieu de 9’’69, nouveau record du monde amélioré de 3 centièmes, ce serait 9’’60, voire moins, qu’on aurait vu s’afficher sur le chrono. Rajoutons aussi un peu de vent favorable. 1,70 m/s par exemple, comme lorsque Asafa Powell avait battu, en 2007, le record du monde, en 9’’74. Samedi dernier, le vent était nul ; un vent favorable de 1,70 m/s permet de gagner 6 à 7 centièmes. Le calcul, assez simple, nous mène tout près de la barrière symbolique des 9’’50. Cette limite absolue que l’Irmes (Institut de recherches biomédicales et d’épidémiologie du sport) a justement fixée pour le 100-mètres, dans une récente étude qui analyse plus de 3 000 records du monde établis depuis 1896. Devant le phénomène Bolt, Jean-François Toussaint, le directeur de l’Irmes, a une réponse toute prête : « Bolt sera l’exception qui confirme la règle. Il clôturera peut-être à jamais la courbe du record du 100-mètres .» Car, pour le reste, ses conclusions sont nettes : l’ère des records du monde touche à sa fin, et nous sommes, en 2008, déjà parvenus à 99 % de nos capacités athlétiques. Et l’étude de rappeler que 75 % des épreuves d’athlétisme ont leurs records bloqués sur la même marque depuis plus de dix ans. Dans de nombreuses disciplines-chez les femmes en particulier, où le dopage avait creusé les écarts dans les années 80-, les performances ont même nettement régressé. Comme l’Irmes relie ces chiffres au plafonnement de l’espérance de vie, à notre taille qui ne croît plus, notre amour-propre en prend un coup. Un jour prochain, il va falloir cesser de croire au mythe du surhomme, toujours capable de se surpasser.

On entend déjà les incorrigibles optimistes qui brandissent l’argument de la natation. Rien qu’à Pékin, 28 records du monde ont été battus (un record !), 17 chez les hommes-7 pour le seul Michael Phelps-, 11 chez les femmes. Doit-on ces performances aux seuls nageurs ? Le fait est reconnu : la combinaison Speedo a permis d’améliorer les temps de 1 à 2 %. « Je me sens comme une fusée », a déclaré Phelps, qui a du reste reçu un chèque de 1 million de dollars de Speedo pour avoir égalé puis battu Mark Spitz et ses sept breloques d’or. D’autres évoquent le très faible remous du Cube d’eau pékinois. Ajoutons l’entrée de la natation dans une phase nouvelle, où les nageurs décortiquent et optimisent, grâce à des caméras, le moindre de leurs gestes. Mais ce plafond d’ores et déjà atteint, les nageurs pourront-ils franchir un autre palier ? Pas si sûr. Et l’athlétisme ? Usain Bolt est-il l’arbre qui cache la forêt ? L’exception galopante d’une loi où l’on piétine ? Pour la première fois dans l’histoire du sport, le directeur de l’Irmes ose évoquer l’hypothèse que personne ne courra jamais plus vite que le Jamaïquain de 22 ans. Symboliquement, le virage est vertigineux. On toucherait déjà la limite, avec cet homme-flèche qui file comme l’éclair.

Quand Asafa Powell a battu son record du monde en 9’’74, il a eu cet aveu : « Mon corps est devenu bizarre, j’avais l’impression que quelqu’un me plantait des coups de couteau partout.» Powell était au point de rupture physiologique, près de la blessure musculaire. A 9’’69, Bolt se baladait. Pourquoi un tel écart ? Il y a d’abord la taille. Il mesure 21 centimètres de plus que Maurice Green, qui a dominé le sprint entre 1999 et 2005. Ses principaux rivaux, Tyson Gay et Asafa Powell, lui rendent 13 et 6 centimètres. Or jamais on n’avait imaginé qu’un coureur aussi grand, 1,96 mètre, pouvait courir aussi vite. Le mérite à une vitesse de pied exceptionnelle : « Il a un pied propulsif, qui n’amortit pas », analyse l’entraîneur Guy Ontanon. Rien ne dit bien sûr qu’un jour un homme encore plus grand n’alliera pas ces qualités de puissance et de souplesse. En attendant, tous les spécialistes s’extasient devant son « pied » et sa reprise d’appui si rapide. Bolt est comme monté sur ressorts, il enchaîne donc plus vite des foulées moyennes de 2,44 mètres, qui, du fait de sa taille, sont aussi plus amples que celles de ses concurrents, qui naviguent autour de 2,25 mètres. Devant un tel gouffre, on pense bien sûr au dopage. Mais, à 14 ans, il courait, sans entraînement, le 400-mètres en 48’’, soit à peine 5 secondes de plus que le record du monde mythique de Michael Johnson. A 16 ans, il est déjà sous la barre des 20 secondes au 200-mètres dont il est le grandissime favori à Pékin (à titre de comparaison, le record de France est de 20’’16). Une précocité inouïe, qui devrait le dédouaner de toute accusation.

Il reste à déterminer sa marge de progression. Elle semble énorme. Il n’a découvert le 100-mètres que l’an dernier, après deux ans passés à renforcer sa musculature. A sa cinquième course sur cette distance, il bat le record du monde en 9’’72. On devine les progrès techniques dont il est capable. Son triomphe a d’ores et déjà délivré la photo des Jeux : décontracté, torse relevé, il plane, immense, 3 mètres devant tous ses concurrents qui se jettent à plat ventre, dans un dernier effort désespéré. Dans un avenir proche, Bolt pourrait bien être tout seul sur la photo §

 

Lire aussi :

JO : le Jamaïquain Usain Bolt fait le doublé 100 m-200 m

Portrait : Usain Bolt, l'extraterrestre

Recettes jamaïquaines

Le sprint mondial parle toujours anglais, mais il a changé de couleurs. A Pékin, la Jamaïque a fait main basse sur le 100-mètres. Usain Bolt a frappé le premier. Puis trois de ses partenaires, Shelly-Ann Fraser, Sherone Simpson et Kerrone Stewart, ont trusté le podium de la finale féminine, réalisant le premier triplé olympique de l'histoire dans cette épreuve. Les Américains en sont restés sans voix. Avant de chercher à comprendre. Par quel miracle une île de moins de 3 millions d'âmes, dépourvue d'installations sportives dignes de ce nom, parvient-elle à s'approprier ainsi le sprint ? « La force du reggae », a répondu Shelly-Ann Fraser après son tour d'honneur. « Les bananes et les fruits exotiques que nous mangeons depuis l'enfance », ont suggéré ses deux suivantes. Mais sans vraiment chercher à convaincre.

En Jamaïque, on débute la course à pied dès l'âge de 4 ou 5 ans. A Kingston, les finales des championnats scolaires réunissent plus de 30 000 spectateurs au stade national. Seules comptent les épreuves de vitesse. Et peu importe que les meilleurs sprinters du pays n'aient pas mieux pour s'entraîner qu'une piste en gazon et un équipement de musculation mangé par la rouille. « Ils s'entraînent plus dur que les autres car tous savent que l'athlétisme reste le meilleur moyen de se faire une place au soleil », explique Glen Mills, le coach d'Usain Bolt.

Seul ennui : le pays ne possède pas la moindre structure indépendante de lutte contre le dopage. « Nos athlètes sont propres, ils sont testés partout où ils se rendent », martèle Herb Elliott, l'un des médecins de l'équipe d'athlétisme. Partout, sauf chez eux. Un laxisme qui soulève des questions sur leur saisissante progression.

Alain Mercier


12 COMMENTAIRE(S)

Dan

Depuis longtemps il y a des Jamaïcain(e)s...

Saturday 23 August | 19:42

... Et particulièrement chez les femmes. Merlene Ottey. Qui était en demi-finale à Stuttgart encore en 2007 et médaillée en 1984 déjà. Depuis cette époque le sprint jamaïcain a eu des finalistes et des médaillés sur 100 et 200 m. C'est une tradition de 30 ans.

regisathle

Domination jamaicaine à relativiser...

Friday 22 August | 04:01

Les commentaires ici, comme ailleurs, dénotent d'une méconnaissance de l'athlétisme, et d'un manque d'analyse évident... Pour Bolt, les choses sont dites et redites : un potentiel jamais vu, depuis son plus jeune âge... Pour les autres, la domination est-elle si insensée ? Oui et non... mais il faut évidemment faire la part des choses, la différence entre domination et conjoncture favorable, après 20 ans de domination américaine... - sur 100m, Fraser, qui gagne, peut légitimement interroger, progressant de 6 dixièmes en 1 an ! Mais pour ce qui est du triplé "jamais vu", il faut surtout parler d'une finale plus lente que jamais ! Les 2e et 3e à 10"98, c'est honnête sans plus pour ce niveau... Le triplé jamaicain ne profite finalement que de l'échec des Américaines... pour une fois ! - sur 200m féminin, Jamaique 1 et 3, Etats-Unis 2... et vous savez quoi ? la championne olympique l'était déjà en 2004... on a déjà vu mieux comme performance anormale... - sur 400mh, OK, comme pour la première sur 100m, cette Jamaicaine est douteuse... quoique ? comme la Grecque Halkia gagnante il y a 4 ans, et tombée tout récemment... Pour la fin de ces jeux ? Jamaique sur 4X100m, et doublé s'il vous plait, hommes, et femmes... Pourquoi ? parce qu'ils sont dopés... Non bien sûr... mais parce que les Etats-Unis, qui dominent la spécialité depuis des lustres sont tous les deux disqualifiés pour passage hors zone... Conclusion : certes la Jamaique domine les épreuve de sprint, mais mis à part quelques performances qui interrogent, la plupart sont "logiques" et tout sauf inattendues. Elles profitent surtout de la déroute des Américains ! Vous voyez, c'est pas compliqué de nuancer un propos... ni tout noir, ni tout blanc... Après, l'équipe jamaicaine est peut-être toute dopée, qui sait... Toujours est-il qu'on se demande pourquoi une équipe nationale dopée sciemment et collectivement aurait exclue l'un de ses sprinteurs controlé positif durant les sélections nationales.... contrôle que personne ne leur demandait de rendre public... les américain, en 1988, avaient choisi de taire le contrôle du grand Carl Lewis...

géo

Bravo Bolt mais....

Thursday 21 August | 15:12

Marion Jones s'est auto dénoncée car elle fut médaillée et aucun contrôle antidopage ne l'avait soupçonnée. Le dopage ? Il aura toujours une petite longueur d'avance sur les techniques de dépistage. La mariée est un peu trop belle pour les athlètes jamaïcains... Attendons qu'elle vieillisse un peu...

Bougnoul

Cocqueluche

Thursday 21 August | 14:59

Arrêtez de croire que ceux qui sont issus du tiers monde (parce que la Jamaïque en fait parti) sont incapables de progrès. Pourquoi voulez vous entacher les performances de Bolt en voulant croire qu'il puisse se doper. Si ceux qui ont fait ces commentaires savaient seulement que le fait d'être pauvre et de vouloir gravir les échelons de la pyramide sociale pouvait conduire à n'importe quel record. Et je vous assure que Bolt pourra encore battre ses propres records.

Raleur

Oui plus vite c'est possible !

Thursday 21 August | 10:53

Entendu sur France Info ce matin : AGM. Athléte Genétiquement Modifié ! Ca c'est l'avenir, un avenir dangereux mais qui est plus que réalisable car les recherches ont déjà commencé ! Pas belle la vie...

Barthélémy

Bolt est arrogant et suffisant

Thursday 21 August | 09:03

Bolt est arrogant et suffisant, tout le contraire d'un véritable champion dans l'esprit olympique. "Ce n'est pas l'idée que l'on se fait d'un champion", a déclaré Monsier Rogge, Le président du CIO. Le président du CIO a salué les performances exceptionnelles de Bolt, le comparant à l'Américain Jesse Owens, mais trouve qu'il aurait dû adopter une attitude plus humble après les courses et remercier les autres athlètes. "Ça ne me gêne pas qu'il fasse le show" a déclaré Rogge au cours d'un entretien avec trois représentants des agences de presse internationales. "Je pense qu'il devrait respecter davantage ses adversaires et serrer des mains, donner une tape sur l'épaule des autres immédiatement après l'arrivée et ne pas faire les gestes qu'il a fait pendant le 100 mètres".

leboss

Le grand cirque

Thursday 21 August | 00:28

Cela fait longtemps que j'avais prévu cette mascarade aux JO. pour une raison simple : ou il y a des contrôles normaux, faits par des organismes indépendants, ce qui est impossible dans un régime chinois, et on retrouve au moins le même nombre de cas de dopage que dans les autres olympiades (avec un petit bonus pour les athlètes chinois). Imaginez le tableau ! Ou bien tout est dissimulé et moins de dix cas seront revelés (actuellement 1 seul cas depuis le début). Vous ne croyez tout de même pas que c'est la première procédure qui sera adoptée ! Alors allons y pour les pharmacies qui courent, sautent, portent, nagent. Que c'est beau le sport fric et le nationalisme !

Kamel

Le guépard

Wednesday 20 August | 23:45

Concernant la question posée par M. François-guillaume Lorrain : Peut-on courir plus vite que Usain Bolt ? Je lui conseillerai de poser ce genre de question quelque part dans une savane, à un guépard par exemple, sinon nul, parmi la cité des humains, ne pourra lever son petit doigt.

AG

Jusqu'à plus ample informé...

Wednesday 20 August | 23:29

Bolt n'est pas dopé. Par contre il a certainement la capacité de battre ses deux records peut-être plusieurs fois...

Fredus

Facilité déconcertante

Wednesday 20 August | 21:26

9"69 sans forcer sur 100 m et 19"30 sur 200 m, c'est difficile à expliquer uniquement par une taille de 1,96 m et par des foulées de 2,44 mètres. Comme par hasard, on retrouve la même supériorité écrasante chez les femmes, qui s'adjugent les trois médailles en finale du 100 mètres. Il y a effectivement de quoi se poser quelques questions, car certain(e)s autres concurrent(e)s sont loin d'être des handicapé(e)s moteurs...

Votre commentaire

(obligatoire) 0 caractères sur 3000

Conditions d'utilisation

Les commentaires sont envoyés par les internautes et ne sont pas rédigés par la rédaction du Point.

Il est interdit d'écrire des commentaires contraires aux lois françaises.

Le Point se réserve le droit de supprimer les commentaires ne respectant pas la charte éditoriale du Point.

Le commentaire une fois diffusé ne peut etre supprimé ou modifié qu'en envoyant un email.

[ Plus ]

Le guide du numérique

Spécial Crise Immobilière

Dossier Lens-Liévin : les rendez-vous de 2012
Dossier Le Grand Paris en 2020