
Gérard Dine, lors d'une conférence de presse le 10 octobre 1998. Gérard Dine était conseiller scientifique de l'équipe cycliste Festina. © Patrick Kovarik / AFP
À quelques jours du lancement des Jeux olympiques de Pékin, un documentaire diffusé sur la chaîne allemande ARD montre avec quelle facilité on peut obtenir un traitement dopant à base de cellules souches. Sur les images, on y voit un docteur chinois proposer à un journaliste - se faisant passer pour un entraîneur américain de natation -, un traitement qui "renforce les fonctions pulmonaires" grâce à des "cellules souches" qui "vont dans le flux sanguin et atteignent les organes". Le tout contre une somme de 24.000 dollars.
Pour lepoint.fr, Gérard Dine, hématologue, spécialiste du dopage et professeur à l'École centrale de Paris, livre son analyse. Il doute de la qualité génétique d'un dopage tel que le présente le documentaire. D'un autre côté, il insiste sur l'utilisation sans vergogne des biotechnologies afin de permettre aux athlètes d'améliorer leurs performances.
Lepoint.fr : Qu'est-ce donc que la thérapie cellulaire ?
Gérard Dine :
Cela fait une dizaine d'années que l'on connaît le concept de cellules souches (des cellules qui peuvent se différencier ou se renouveler indéfiniment, NDLR), un concept qui permet de fabriquer du vivant avec du vivant. Pour faire une greffe de moelle osseuse, on a recours à des cellules souches de moelle osseuse. Des cellules souches peuvent aussi être utilisées pour faire des greffes de peau. L'utilisation dépend du type de cellule dont on a besoin : du tendon, du muscle ou de la peau par exemple. Ces thérapies existent aussi pour les sportifs : on les utilise pour améliorer la réparation des lésions du cartilage, cela coûte 15.000 dollars à peu près. C'est une société californienne qui le propose et ce n'est pas du dopage.
Lepoint.fr : Le documentaire allemand parle d'un renforcement pulmonaire à partir d'un traitement par cellules souches...
G. D. :
Un tel traitement cellulaire (et non génétique) peut prendre différentes formes, il peut agir soit sur l'amélioration respiratoire, soit sur l'amélioration circulatoire du sang au niveau des poumons, soit sur l'amélioration de la captation de l'oxygène entre la partie respiratoire et la partie circulatoire des poumons. Parce qu'elle améliore les capacités respiratoires, une thérapie cellulaire peut donc être utilisée comme du dopage.
Lepoint.fr : Un dopage génétique est-il réalisable en l'état des recherches ?
G. D. :
Je ne suis pas capable de dire si l'on dope actuellement des gens en utilisant des approches génétiques. Ce qui est sûr, c'est que 200 ou 300 équipes dans le monde travaillent sur des thérapies géniques qui peuvent avoir des déviations sportives. On peut imaginer que certaines thérapies pour les myopathes, où l'on modifie le plan de fabrication des cellules musculaires pour les rendre plus efficaces ou plus résistantes, puissent être déviées pour une utilisation dopante.
Lepoint.fr : Le dopage génétique est-il détectable ?
G. D. :
Dans le principe, on peut découvrir un transplant génique. Toute proportion gardée, c'est la même chose que pour un maïs génétiquement modifié. On va regarder s'il y a un rajout qui n'a normalement rien à faire dans une molécule d'ADN. Cela sous-entend des analyses d'une très grande complexité, très chères. Si on ne modifie chez un sportif qu'une zone musculaire ou une zone tendineuse, cela revient à dire qu'il faudrait faire une biopsie de cette zone. Sur le principe, on peut contrôler de tels dopages, mais la faisabilité reste à démontrer. On est très loin là d'un contrôle urinaire ou d'une prise de sang.
Lepoint.fr : Y aura-t-il des athlètes dopés génétiquement aux JO de Pékin ?
G. D. :
D'abord, il est très clair que tous les outils de la biotechnologie qui ne sont pas génétiques sont actuellement déviés vers le sport de haut niveau. Si on parle de dopage "high tech" sur Pékin, il concerne ceux qui associent thérapies cellulaires et facteurs de croissance musculaire, qui ont un grand intérêt dans les disciplines de force, de puissance, de vitesse, et ne sont pas détectables dans les urines. Le recours au dopage génétique pour Pékin est donc inutile. Pour ce qui est de la suspicion, le dopage est mondialisé. Il nécessite des environnements scientifiques qui vont accepter de se mettre au service des officines dopantes. Il n'y a plus du tout de pays suspect, on voit bien que la banque de sang qui a été identifiée en Espagne (l'affaire Puerto) travaillait à l'échelle de l'Europe et pas seulement pour le cyclisme, puisqu'on a incriminé aussi le tennis et le football.
Lepoint.fr : Quelle est la prochaine étape dans le perfectionnement du dopage ?
G. D. :
Je pense qu'il est difficile de faire mieux. Je crois qu'on est en plein dedans. Quand l'EPO est arrivée avec le scandale Festina en 1998, alors que cela faisait dix ans qu'elle était utilisée, tout le monde a dit que c'était la fin du dopage triomphant, alors qu'en fait c'était seulement la première étape du dopage "biotech". Aujourd'hui il existe un véritable arsenal dopant : les protéines recombinantes, les protéines biologiques, la fabrication de thérapies ciblées pour bloquer ou stimuler tel ou tel métabolisme... Par exemple, ce qui va remplacer l'EPO en 2020, c'est un médicament que l'on consommera probablement par la bouche et qui stimulera la production d'EPO par notre organisme. Ce produit d'un laboratoire californien - qui n'a rien de secret - n'a actuellement pas de nom commercial, il en est seulement à son premier stade d'étude. Il fait partie des progrès scientifiques dont on parle dans les réunions et colloques internationaux, et qui malheureusement voient leur utilisation déviée vers du dopage.