Publié le 25/08/2008 à 12:19 Le Point.fr

Les Français sont-ils tentés par la guerre "zéro mort" ?

par Jean Guisnel

Les Français sont-ils tentés par la guerre

Les français estiment en majorité que nos soldats doivent se retirer d'Afghanistan © OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

Les Français seraient-ils tentés par la stratégie du "zéro mort" (chez les forces amies), qui prévalait aux États-Unis à l'époque de la première guerre du Golfe, au début des années 1990 ? À en croire le sondage publié vendredi par Le Parisien , les Français estiment en majorité que nos soldats doivent se retirer d'Afghanistan. Alors que depuis la fin de 2001, ils n'avaient pas exprimé d'opinion en ce sens, il est clair que c'est la récente mort au combat de dix jeunes Français qui suscite cette réaction.

La forte émotion ressentie et la rapide réaction présidentielle se sont traduites par un petit mieux dans la cote de popularité de Nicolas Sarkozy, preuve s'il en était besoin de l'intérêt suscité par cette affaire. En revanche, on ne sent pas monter dans notre pays d'émotion particulière à propos de la mort de 90 civils afghans tués dans des bombardements par la coalition vendredi près du village d'Azizabad, cet événement n'ayant pas suscité de réaction officielle de l'Élysée, du gouvernement, de l'état-major français, ni de quelque ténor que ce soit dans la classe politique, majorité et opposition confondues, alors que la France, présidente en exercice de l'Union européenne, est l'un des principaux membres de la coalition déployée en Afghanistan, laquelle intègre des effectifs de la quasi-totalité des pays membres de l'Union.


Les guerres ne sont pas un jeu vidéo


On se souvient que la théorie du zéro mort était née de la "révolution dans les affaires militaires", conception américaine, fille des nouvelles technologies telles que le guidage des munitions par le système GPS, qui permet à une arme d'être tirée à distance de sécurité. Pour simplifier, le couple satellites de renseignement/armes informatisées tirées à distance de sécurité devait permettre aux soldats des armées modernes de pays démocratiques de donner la mort aux "méchants" sans avoir à en subir eux-mêmes de conséquences. Les technologies de l'information appliquées à la guerre allaient mettre le technicien aux commandes, et cantonner le soldat à un rôle subalterne, le principe étant résumé en 1997 par l'Américain Williamson Murray dans la formule : " Clausewitz out, Computer in ". Le laboratoire grandeur nature de cette théorie fut la guerre menée par l'Otan contre les Serbes du Kosovo, en 1999.


Il a fallu attendre le 11 septembre pour qu'aux États-Unis, cette idée vole en éclat. Après avoir subi sur leur sol cet affront historique, les Américains ont accepté que leurs dirigeants portent le fer en Afghanistan, et aussitôt compris - et surtout admis, ce qu'ils n'avaient pas fait durant la guerre du Vietnam - que les guerres ne sont pas un jeu vidéo, et qu'elles ne provoquent pas la mort et la désolation seulement chez les adversaires. Pas davantage que les 4.146 soldats américains morts depuis mars 2003 en Irak , les civils irakiens tués par faits de guerre , dont le nombre est mal connu, ne suscitent de réaction suffisamment forte pour conduire les dirigeants politiques américains actuels ou à venir à envisager un retrait toutes affaires cessantes. Et l'opposition à la guerre en Afghanistan ne se manifeste pas de telle manière qu'elle ait fait changer d'opinion les dirigeants américains depuis 2001. Car ne l'oublions pas : la guerre en Afghanistan dure depuis bientôt sept ans ! Et les soldats français y participent depuis le début... Avec l'assentiment - tacite, il est vrai - de l'opinion publique. Ce qui semble précisément en train de changer, si l'on en croit le sondage du Parisien . Que se passera-t-il si l'opinion française devait durablement penser que l'existence de ses armées n'est acceptable qu'à la condition que les soldats - qui sont, dans notre pays, tous volontaires - ne meurent pas ?


Devoir d'explication


Le problème est que les guerres auxquelles la France participe tuent des soldats français. Et pas seulement dans de lâches attentats, comme à Beyrouth ou en Côte d'Ivoire, mais aussi lorsque la guerre se déroule dans des conditions classiques, y compris avec des échanges de coups de feu, et des traquenards qui tournent mal, comme en Afghanistan où 22 soldats français sont morts depuis 2001. Si la France participe à des coalitions internationales montées sous l'égide de l'Onu, c'est bien aussi parce qu'elle doit tenir son rang parmi les grandes nations. Certaines d'entre elles ont payé des tributs plus lourds que le sien : 580 Américains, 116 Britanniques, 25 Allemands sont déjà morts en Afghanistan... Le 22 septembre prochain, le Parlement votera sur la présence militaire française en Afghanistan . Il doit être bien clair que si ce vote devait conduire au départ des Français - ce qui semble très peu probable -, il serait encore plus difficile pour notre pays de se retirer d'Afghanistan que cela l'aurait été pour les Pays-Bas (16 tués à ce jour, dont le propre fils du chef d'état-major des armées) ou le Canada (93 tués), lorsque de très vives campagnes d'opinion ont exigé, sans succès, le retour des soldats.

Dans une interview publiée samedi par Le Figaro , le général Jean-Louis Georgelin , chef d'état-major des armées françaises, explique les effets de l'embuscade (qu'il qualifie de "hantise du soldat") des insurgés afghans par leur adaptation progressive aux méthodes occidentales, à tel point que "leurs tactiques effacent, dans une certaine mesure, notre supériorité technologique". Il souligne, fort logiquement : "Nous devons sans doute améliorer notre mobilité tactique et renforcer nos moyens d'observation et de renseignement." Surtout, il observe que les Français ne sont apparemment plus prêts à assumer les risques que comporte l'envoi de soldats au combat, car, dit-il, "la guerre a déserté nos esprits". La seule façon que les choses changent, dès lors que le politique aura décidé qu'une guerre doit être menée, c'est que les dirigeants qui envoient les soldats au combat au risque de se faire tuer, et ceux qui les approuvent, expliquent à leurs concitoyens pourquoi certaines guerres doivent être menées... À cette condition, les Français se souviendront que la guerre "zéro mort", ça n'existe pas.

65 COMMENTAIRE(S)

Essey

Armée de métier

Wednesday 27 August | 14:32

Quelqu'un qui s'engage dans l'armée est un volontaire. Il n'y est pas forcé. On feint d'oublier que la guerre tue, alors que les deux dernières ont fait des dizaines de milions de morts. Quelle hypocrisie, de demander l'arrêt des opérations parce qu'il y a 10 morts ! C'est moins que les tués de la route par jour en France. On voudrait que les militaires soient des planqués, assistés, fonctionnarisés avec sécurité de l'emploi. C'est tout le contraire d'une armée qui se respecte. Quelle déglingue ! Les Russes et autres Chinois n'ont pas cette sensiblerie et peuvent montrer leur force quand nous ne faisons qu'exposer notre faiblesse.

albert

Afghans

Wednesday 27 August | 13:53

Tous les discours et les grandes théories fumeuses des soi-disant spécialistes ne servent à rien si ce n'est à satisfaire ceux qui les pratiquent : une embuscade est un mode de combat vieux comme le monde l'effet est assuré parce qu'il crée la surprise de l'objectif, mais il suppose aussi en amont des renseignements affutés récupérés chez l'adversaire. Les Afghans n'ont pas fait l'ecole de guerre, ni Sciences-Po mais la guerre à leur manière, ils savent la faire à merveille comme les Fellaghas hier ou les Viets avant-hier, alors revoyez vos copies et tirez en les conclusions au lieu de jouer aux cons glorieux comme disait Bigeard !

jimmy

Pitié

Wednesday 27 August | 13:52

Faut-il partir ? A moins que ce gouvernement soit capable de dire clairement à partir de quel objectif mesurable on déciderait de se retirer (et dans quel délai maximum on estime que cet objectif doit être atteint), oui il faut se retirer ; dire : les morts n'auront alors servis à rien, c'est refuser de réfléchir aux necessités de cette présence, et aller au devant de nouveaux morts (qui à leur tour "justifieront" le maintien, etc.) Par ailleurs, mais cela a été dit et redit par des gens plus capables que moi, cette notion de "guerre contre le terrorisme" n'a aucun sens : on ne combat pas le terrorisme avec des chars et des bombardiers ou des missiles guidés. Pitié pour l'Afghanistan, qui connait depuis presque trente ans guerre et occupation par des forces étrangères ; les idées des talibans ne me plaisent pas non plus : je ne suis pas certain qu'elles soient plus nocives pour le pays que les morts civils et dégâts faits par les armées de l'Otan ! Jimmy

joellesol

Zeb

Wednesday 27 August | 13:27

Ca chauffe de partout certes, mais ce n'est pas la faute de l'Est. C'est le résultat de la volonté d'imposer un nouvel ordre mondial dictatorial à toute la planète. Toutes les nations libres se rebiffent et je regrette que notre président ait eu l'infamie de nous ranger aux côtés des Américains dans cette affaire. Nous n'avons rien à faire en Afghanistan. En revanche je suis d'accord avec toi sur un point, il faut investir sur l'armée en priorité.

MARBAL

Hou la la !

Wednesday 27 August | 10:14

De quoi parle-t-il ? Un politique français a bien dit que ça n'était pas une guerre ! Donc il n'y a pas de mort, à part ceux qui y ont laissé leur vie... ou alors expliquez-moi donc !

belouga

on se bouge !

Tuesday 26 August | 21:58

À quand un emprunt pour la défense nationale afin de se remettre rapidement à niveau. Il suffit d'ouvrir les yeux en voyageant pour comprendre que le monde restera toujours dangereux. Le vieux de la montagne est déjà chez nous !

ZEB

Ça chauffe de partout !

Tuesday 26 August | 19:46

Bonjour à tous ; sans être clairvoyant, prophète ou médium, il est inquiétant de ressentir des menaces de toutes parts ! Il va falloir calmer les hauts fonctionnaires et dirigeants de tous les pays et États surtout à l'est, car une accélaration de tensions s'affirment et est palpable ! Diplomatie en action ! Mais à l'heure où nous réduisons nos effectifs de nos armées, revoyons le livre blanc vite, vite, vite car il sera plutôt noir de conséquence ! Redonnons du souffle au budget de la défense, L'arrière base a des préoccupations mais nous manquons "d'euros" ! Messieurs les généraux, ne faisons pas comme en 39, battez-vous ! Prévoir, c'est commander ! Notre autonomie militaire intégrale dans le domaine de la maintenance est plus que nécessaire, elle est vitale ! Merci de votre attention.

kiki81

Bravo

Tuesday 26 August | 17:55

Depuis quand sommes nous en guerre ? Contre qui ? Au service de qui ? Cessons de jouer sur l'émotion et le volontariat ! Serions-nous en guerre s'il s'agissait d'appelés du contingent...[...]

alf007

zéro mort

Tuesday 26 August | 16:55

Pensée et respect pour les paras tombés au combat, pour évoluer sur ce sujet je me pose une question simple : Quand la France va-t-elle reprendre le contrôle des zones de non-droits qui foisonnent dans ce beau pays ? Quand va-t-on combattre un ennemi plus malfaisant que les talibans : c'est à dire la langue de bois ?

lasalles

Faut-il partir ?

Tuesday 26 August | 15:50

Plusieurs raisons s'imposent à l'esprit pour le maintient d'une force française intégrée dans le cadre de l'OTAN et sous mission de l'ONU. La première est d'aider ce pays à se reconstruire et à lutter par les armes s'il le faut pour y parvenir. Cela n'empèche pas d'agir par le discours et d'éviter la collusion entre des seigneurs de la guerre, vestige d'un autre temps, propre à ce pays, et les combattants d'Al Quaïda. Les premiers suivent leurs intérêts du moments et les cours de l'opium et s'accoquinent souvent avec le plus disant. Les autres fous de Dieu impossibles à convaincre, véhiculent une idéologie d'un autre âge, un islam archaïque et psychiatrique, manipulés qu?ils sont depuis le plus jeune age par des potentats religieux aux arrières pensées politiques et culturelles. Très prosélyte, ils visent à l'instauration partout dans le monde de républiques islamiques suivant avec rigueur les préceptes d'une loi islamique la plus rigide que les exégètes musulmans modernes ont bien du mal eux-mêmes à expliquer. Nous avons connu cela dans les siècles passés sous la forme de l'inquisition et de la chasse aux sorcières. On avait décidé que la terre était plate et que le soleil tournait autour d'elle et il ne fallait pas en déroger. Bien installés dans leurs bases du Pakistan et de l'Afghanistan ils pourraient ainsi aisément développer leurs méthodes coercitives s'apparentant à celles d'un nazisme, religieux cette fois, avec comme témoin Dieu en personne. Les croisés à l'envers en sorte ! En reculant devant le nazisme, par manque de clairvoyance et pour sauvegarder une paix à cours terme à Munich, nous avons eu à la fois la guerre, l'occupation, les souffrances et le déshonneur. Méditons le ! S'il faut être là-bas, il faut peut-être aussi que les personnels militaires puissent exercer leur mission dans de bonnes conditions pour limiter les hécatombes. Le nombre ne suffit pas, il faut aussi le matériel approprié et l'expérience des chefs. L'avons-nous ? en particulier l'expérience des chefs. Malgré le caractère remarquable de nos officiers combien on l'expérience « pratique » d'une guerre de ce type : je veux parler par exemple de l'Algérie qui en tout point me parait similaire. J'avais 20 ans en 1962, et je suppose que les lieutenants et capitaines de l'époque, qui en première ligne avaient acquis une forte expérience de ce type de combat sont maintenant des colonels ou des généraux à la retraite depuis longtemps. Les images de l'autre jour m'ont rappelé cette période : il n'est jamais bon d"être dans la plaine quand l"adversaire et sur la montagne, quelle que soit la valeur de la troupe. Méditons aussi sur notre stratégie !

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