Publié le 28/08/2008 à 11:55 - Modifié le 28/08/2008 à 11:58 Le Point.fr
par Jean Guisnel

Des soldats français en mission au nord de Kaboul © SHAH MARAI / AFP
Le lieutenant-colonel Benoît Desmeulles, un légionnaire ancien du 2e REP et du 4e RE (régiment étranger) aujourd'hui affecté à un autre poste, se serait sans doute bien passé de la publicité que lui accorde cette semaine
Le Canard enchaîné
, qui publie des extraits du rapport intermédiaire qu'il avait rédigé le 4 mai dernier, deux mois après le début de sa mission d'assistance à l'armée afghane, et quatre mois avant son retour en France.
Ce long texte de quatorze pages est un document de travail non-classifié destiné à l'état-major des armées, qui reçoit chaque semaine des dizaines de ces documents RETEX, (pour "retour d'expérience"), rédigés par des cadres terminant une mission opérationnelle. Les extraits publiés par
Le Canard
sont instructifs, et notre propre lecture de l'intégralité de ce document les complète. Précisons d'emblée que Benoît Desmeulles ne participait pas
stricto sensu
au déploiement du corps expéditionnaire français, mais à une mission OMLT (Operational Mentoring and Liaison Team). Les OMLT françaises déployées en Afghanistan depuis mai 2007 sont des formations composites, comptant chacune une cinquantaine d'hommes issus de diverses formations de l'armée française.
Affectée au sein du 201e corps de l'
ANA (Armée nationale afghane
) à l'est du pays, l'OMLT de Benoît Desmeules - composée pour l'essentiel de soldats et de cadres du
4e RE
- a pour mission d'aider cette unité à devenir autonome et à apprendre les règles occidentales de la guerre qu'elle ne connaît pas. En face, les combattants hostiles ne sont pas qualifiés de talibans, ou d'insurgés, mais d'ACM (Anti-Coalition Militias). L'auteur du texte ne se fait pas d'illusion sur l'efficacité de l'ANA, et a des accents prémonitoires quand il écrit que les conditions de calme relatif dans sa zone "pourraient rapidement se révéler trompeuses, les effectifs déployés actuellement ne permettant de contrôler qu'à peine tous les axes. La reprise des offensives dans les vallées sensibles donneront sans aucun doute lieu à des affrontements aussi violents que nombreux". L'officier n'est guère optimiste quand il observe : "Les incidents se sont multipliés sous toutes les formes possibles (embuscades, IED, prises à partie, tirs de harcèlement) (...). Il n'est besoin que de lire les bilans pour se rendre compte que les ACM ont bel et bien repris leurs activités."
On sent dans ce rapport administratif qui n'avait aucune vocation à être diffusé à la presse, la passion qui anime l'officier, et l'intérêt qu'il porte à sa mission. On voit poindre également les différences dans les approches américaine et française du rôle que doit remplir l'armée afghane. Autonome pour les Français. Accessoire pour les Américains : "Les [forces américaines] décident généralement des opérations qui, sans la vigilance des OMLT, peuvent écarter l'ANA du processus décisionnel ; celles-ci risquant alors d'être transformées en supplétives de l'armée américaine. L'effort des équipes OMLT doit alors être d'obtenir de remettre l'ANA dans son rôle, et de faire disparaître cette logique de dépendance des forces afghanes." On sait que l'un des arguments du gouvernement français, et de l'état-major des armées, consiste à afficher la volonté de rendre l'armée afghane capable de remplir seule des missions de contrôle du terrain et les opérations contre les insurgés.
Autocritique
Nicolas Sarkozy affirmait en personne, hier, lors de son
discours à la Conférence des ambassadeurs
: "Nous avons décidé de renforcer la présence de nos formateurs au sein de l'armée afghane car c'est elle qui doit, au premier chef, livrer et gagner le combat contre les talibans." Et le Président d'insister sur la nécessité de "la prise en charge progressive par les Afghans eux-mêmes de leurs responsabilités de sécurité. C'est à mes yeux l'objectif prioritaire, car c'est la première condition d'un succès dans la durée." Pourtant, à lire ce que cet officier écrivait début mai, et à la lumière de ce qui s'est passé depuis, ce n'est pas gagné du tout : "Vaincre localement les rebelles suppose une réelle surprise dans le déclenchement des actions qui, pour le moment, n'existe pas ou peu dans leur façon de procéder. En effet, tant qu'ils n'auront pas élargi leur mode d'action au combat de nuit, au combat héliporté et aux actions de déception, les chances contre les talibans demeureront faibles." Et d'insister sur le fait que la participation commune à des combats des Français et des Afghans "a permis de mesurer certaines des faiblesses de l'ANA dans les domaines de la logistique, des appuis et de la vie en campagne. S'ils sont, sans aucun doute, des combattants rustiques et endurants, ils n'en demeurent pas moins
perfectibles
dans bien des domaines."
Un tel bilan aurait pu pécher par une absence d'autocritique. Eh bien non. L'officier estime que la "mise en condition de projection" des OMLT, avant leur départ de France, est efficace, mais que les moyens que cette préparation de quatre mois en vue d'un déploiement de six mois exige pèsent sur les autres missions du régiment. Les spécialistes doivent partir en stage, et tout le monde s'entraîner encore et encore dans des camps. Au total, pas loin de dix mois d'absence, ce qui se révèle en outre "parfois difficile à gérer pour les familles", écrit-il pudiquement. Et de souligner que l'accent devrait davantage être "mis sur la formation tactique générale, type infanterie légère en combat à pied", sur "une formation très approfondie en tir", et sur la formation à la conduite des véhicules blindés, de type
VAB
(Véhicule de l'avant blindé) et VBL (Véhicule blindé léger). Détail curieux : on apprend que "la plupart des jeunes officiers ne possèdent pas ces qualifications en sortie d'écoles de formation, voire après plusieurs années de régiment". Faut-il sourire ou s'indigner que la formation à la lutte contre les explosifs improvisés ait été (mal) faite par des spécialistes "ayant axé leurs propos sur leurs propres exploits" ? Et surtout, comment comprendre que la formation ECAS (
Emergency Close Air Support
, ou soutien aérien rapproché en urgence), réalisée sur la base aérienne de Nancy, se soit "résumée à des guidages de camionnettes car l'Armée de l'air ne souhaitait pas cautionner cette formation, dangereuse à ses yeux" ?
Signalons enfin que l'officier détaille techniquement les manques en équipement qui existaient au mois de mai, dont il n'est pas certain qu'ils aient été tous réglés depuis :
- moyens d'observation longue distance : "La volonté de ne tirer qu'en dernier ressort sur des objectifs clairement identifiés et en évitant soigneusement toute possibilité de tirs fratricides implique une observation claire et précise." Or le chef de groupe ne dispose que de la lunette de visée de son canon de 20mm , "ce qui n'est pas suffisant pour une identification ami/ennemi d'une personne à 2000 m".
- Le VBL révèle ses limites : "trop petit" pour emporter le matériel nécessaire aux missions. "Conception dépassée" : le chef de groupe est en même temps serveur de l'arme collective embarquée, et ne peut exercer convenablement le commandement. De plus, la présence d'un interprète en place arrière interdit l'emport d'une mitrailleuse 12,7mm . Et de réclamer que le VBCI (véhicule blindé de combat d'infanterie) fasse ses tests opérationnels en Afghanistan, au lieu d'arpenter les camps français. Et que les DRAC (drones de reconnaissance au contact) soient livrés toutes affaires cessantes en Afghanistan. De fait, si les hommes du 8e RPIMa avaient disposé de cet équipement, peut-être auraient-ils pu anticiper le traquenard dans lequel ils sont tombés le 18 août.
- Détail trivial : les militaires ont dû acheter eux-mêmes, sur Internet, et se faire livrer par La Poste, du petit matériel qu'ils n'arrivaient à obtenir, comme des bouchons d'oreille.
Le lieutenant-colonel Benoît Desmeules, qui ne manque pas d'humour, termine son rapport par un proverbe afghan : "Vous avez la montre. Nous avons le temps." Bien vu !
singham
Qui est responsable ?
Saturday 13 September | 23:56
Lu dans la presse francaise. Un sous-off parle : nos gilets pare-balles coûtent 700 euros (les US : 1000 euros, mais ils protègent à 360°) ; le nôtre est une coque qui ne protège que devant et derrière et pèse 8 kg. Impossible de manoeuvrer avec ! Et : en partant, les soldats ont dû laisser des antennes de transmission indispensables pour emporter des treillis de cérémonie ! Un général dit : notre stratégie est complètement inadaptée, et explique pourquoi. On se moque du monde ! Mais il paraît que c'est un des risques du métier. Demain, ce sera le tour d'autres soldats...
paul
Et le port du casque lourd ?
Sunday 7 September | 18:19
Je sais bien qu'il fait très chaud en Afghanistan, mais je ne vois plus de militaires casqués... La raison ?? En opération, c'est quand même une sérieuse protection. Nos militaires morts par éclats ont été touchés sur quelles parties du corps ?? Lors de l'opération "Tempête du désert" en 1991, il ne faisait pas vraiment froid au Koweit et en Irak au mois d'août, pourtant tous les militaires portaient un casque lourd... Notamment les US, et encore maintenant.
PAUL
Obus fusants
Sunday 7 September | 16:28
Est-ce que l'artillerie française dispose encore d'obus fusants type Posits US utilisés en Indo ? C'est souverain dans un combat d'infanterie, à condition que les combattants ne soient pas trop imbriqués... Bien réglée, à partir d'un 75, une gerbe d'éclats de 50 mètres de large et de 250 mètres de long, la longueur perpendiculaire à la ligne de tir, arrose le terrain avec beaucoup d'efficacité... D'ailleurs en septembre 14, lors de la bataille de la Marne, grâce aux fusants de l'époque, tirés par des 75, d'excellents résultats ont été enregistrés contre l'infanterie allemande, ils ont contribué à la victoire.
artyparis
Artyparis
Thursday 4 September | 10:29
L'intensité des combats en Afghanistan semble dépasser tout ce qu'a connu l'Armée depuis des décennies, hors quelqes coups d'éclats et peut-être certains combats passés sous silence. La France réapprend à se battre. Seul le terrain détient la vérité. Et le terrain, ça fait un moment que les soldats français n'ont pas vu ce que c'était vraiment. C'est l'occasion de réviser ses doctrines, ses méthodes, la qualité de son matériel, etc. Malheureusement, cela coûte des vies.
un chef de char
réponse à Wrecker
Saturday 30 August | 07:52
Les tapis étant sur le coté il s'agit d'une protection anti-charge creuse à tir tendu soit des armes anti char et pas des mines qui elles frappent par en dessous
Rubens
Une pensée pour le Lt Colonel D.
Saturday 30 August | 00:53
Le rapport de ce Lt Colonel est « le pavé dans la mare » après les pertes subies par nos troupes dans un contexte de grogne au sein des rangs. En lisant cet article et d'autres sur l'actualité Afghane, je ne peux m'empêcher de penser à cet officier de Légion qui se trouve mis au devant de la scène. Etait-il essentiel de communiquer son identité ? Ne risque t'on pas d'en faire un bouc émissaire ? Et pourquoi, pour avoir fait un retour d?expérience pertinent ? Attachons-nous plutôt au fonds du sujet : la politique de la France en Afghanistan et plus généralement dans la lutte contre le terrorisme, l'état de nos ressources humaines et équipements, leur adéquation au théâtre d'opération? Laissons cet homme de la grande muette revenir à son anonymat et à l'exercice de son métier de soldat, c'est sûrement ce type de personne qui sert le mieux les intérêts de la France. Rubens
Wrecker
Les futurs harkis ?
Friday 29 August | 12:07
Les unités Afghanes en cours de formation deviendront quoi si l'affaire afghane foire... De futurs harkis ? Il y a quelques parallèles qui se répètent... comme l'histoire.
WRECKER
Observez bien la photo de la page
Friday 29 August | 11:42
On y voit un VBL bricolé par un expert : (heureusement), des tapis anti-mines latéraux flottants sur la portière du vh, d'autres sur les flancs, un caisson à munition de canon de 20 mm probablement vide pour parer aux roquettes anti-chars ; je passe sur les bricolages annexes... On faisait déjà cela en Yougo il y a 15 ans. Par contre les tourelleaux 12,7 montés à l'arrière, ils sont où ? L'armée de terre les avait déjà demandés... C'est vrai que depuis qu'on a abandonné les AML Panhart Diésel on n'a jamais obtenu l'équivalent, sous prétexte qu'elles n'étaient pas amphibies. Il n'en reste peut-être plus dans les unités de réserves ? C'est vrai, on n'a plus de réserves non plus, j'avais oublié !
le huron.
En écho à divers propos
Friday 29 August | 11:37
La prétention de nos politiques d'incarner la nation et les idées justes et d'en être les magistères est outrancière, parfois désastreuse, mais c'est nous qui les avons mis en place. Nous, au moins, pratiquons la démocratie de manière plus responsable ! Quand on va au charbon, à la guerre ou dans la vie courante, on est toujours con par rapport à ceux qui critiquent en ne font rien, mais au moins on réagit. Notre société est imparfaite, elle serait pire s'il n'y avait que des veaux ! Erreur que de "faire la guerre" à 20 ans ou plus jeune ? Quel âge avaient les appelés en Algérie ? Ils n'avaient pas le choix et étaient formés en trois mois. Par contre, nous avons fini par admettre que la guerre d'Algérie était une erreur. Un peu tard : nous n'avions pas prêté l'oreille au discours de Brazaville (janvier 1944)... Aujourd'hui, souffririons-nous encore de franchouillardise ? Le béret, la baguette et le kil de rouge restent-ils actifs dans notre subconscient ? Apparemment, une ou deux générations suffisent à les attraper quand on s'installe dans l'Hexagone. Que valent donc notre éducation, notre culture ? Ah, les grandes nations, surtout avec "Conseil de sécurité" sur leur carte de visite ! Depuis 1945, plus de 200 conflits majeurs, plus de 20 millions de morts, des réfugiés en veux-tu en voilà ! L'Onu a beau être généreuse, quelque part elle est tout de même un "machin". Et nous, et nous, et nous ? Nous signons des pétitions pour le Tibet et nous ne serions pas foutus d'aborder clair et net la question de l'Afghanistan ? De nous assurer de la coordination des actions onusiennes et de la pertinence de notre participation militaire : concrètement, des troupes au top et disposant des moyens adaptés au terrain et aux missions. Ah, j'oubliais : ça coûte ! Justement, la représentation nationale et l'exécutif se préoccupent de la question. Invitons-les à ne pas se défiler : no problème, on reste... Si, il y a des problèmes !
Curieux
Et ça recommence !
Friday 29 August | 09:47
Quand comprendra-t-on que lorsqu'on a décidé d'intervenir, il faut mettre tous les moyens sans lésiner pour frapper fort et vite... Ou alors ne pas y aller, ce que rappellent quelques personnalités intervenant sur magistro surtout lorsqu'une telle participation ne s'impose peut-être pas pour la France.
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