Economie

Publié le 21/08/2008 N°1875 Le Point

Inde - Le campus des multinationales

En moins de dix ans, Nokia, Hyundai ou encore Samsung se sont installées à Sriperumbudur, dans le Tamil Nadu. Reportage.

Romain Gubert

«Vous êtes allemand ? Vous venez pour les camions ? » Les yeux de Raghu Jayaramprabhu brillent de gourmandise. Le petit homme est à la tête d'une modeste agence mmobilière de Sriperumbudur. Il est persuadé que l'Occidental qui vient d'entrer est un représentant de Daimler. Ou bien l'un de ses sous-traitants. La veille, la firme allemande a signé un accord avec le gouvernement local. Elle va investir 700 millions d'euros dans une nouvelle usine et produire 70 000 camions chaque année à partir de 2011. Le journal local en a fait sa une ce matin-là, c'est pourquoi, dans l'agence Chenddur Murugan, tout le monde est un peu fébrile. Cela fait maintenant une dizaine d'années que les prix de l'immobilier flambent dans cette petite ville. Ils ont été multiplié par 200 en moyenne et même par 400 pour les meilleurs emplacements. Et ce n'est pas près de s'arrêter.

Aucun impôt.

Il y a encore dix ans, Sriperumbudur, dans l'Etat du Tamil Nadu, n'était qu'une modeste bourgade de 16 000 habitants. Située à 40 kilomètres de Madras, elle était connue des Indiens pour son temple de Ramanuja, l'un des plus importants prophètes hindous, et parce qu'elle fut le théâtre d'une tragédie. C'est là, en 1991, que Rajiv Gandhi a été victime d'un attentat suicide lors d'un meeting politique. Mais en 1999 le destin de Sriperumbudur a changé subitement. Un décret gouvernemental a fait de la ville et de ses environs une zone économique spéciale. Un lieu destiné à accueillir les multinationales où celles-ci ne paient aucun impôt. Avec ce projet un peu fou : concurrencer la ville de Shenzhen, en Chine, considérée comme l'« atelier du monde »...

Pour réaliser son rêve, le Tamil Nadu n'a pas lésiné sur les moyens et les promesses. Plusieurs dizaines de millions de dollars ont été investis dans la modernisation des infrastructures demandée par les entreprises. Le long de la quatre-voies qui contourne Sriperumbudur, dont la population a triplé en moins d'une décennie, le paysage laisse pantois. Jour et nuit, une noria de camions rouge et blanc converge pour emporter la production de la forteresse industrielle construite par Hyundai (le coréen produit 350 000 voitures par an en Inde). Sur le flanc de ces camions, un slogan prometteur : « Nous innovons pour l'humanité. » Un peu plus loin, ce sont les hangars ultramodernes, d'un improbable bleu électrique, construits par Nokia il y a trois ans. Il y a quelques semaines, Sonia Gandhi, la présidente du parti du Congrès, y est venue assister à la fabrication du vingt millionième téléphone. Après avoir dépassé les usines Dell, Flextronics ou Ericsson, plusieurs cheminées immenses laissent deviner une cathédrale industrielle. C'est l'usine du français Saint-Gobain. Installé dans un bureau dont les magnifiques baies vitrées donnent sur des jardins soignés, B. Santhanam s'enthousiasme. Comme ses 660 employés, il porte une chemise beige sur lequel a été cousu le logo du groupe qui produit notamment ici des pare-brise. « C'est vrai, nous sommes installés dans un drôle d'endroit, explique-t-il. On dirait que toutes les multinationales se sont donné le mot pour se retrouver ici. Mais c'est un petit peu ce qui s'est passé. » Celui qui est aussi le patron d'une division de Saint-Gobain en Inde confie que les multinationales travaillent main dans la main pour en faire venir d'autres : « Plus nous serons nombreux, meilleures seront les infrastructures. En ce moment, par exemple, nous militons tous ensemble pour la construction d'une ligne de chemin de fer qui nous permettrait d'expédier plus rapidement nos produits vers le port de Madras. » Argument des patrons : « Si ce chemin de fer n'est pas construit, les multinationales ne viendront plus chez vous. Elles iront en Chine. »

Diplômé de l'université de Madras, B. Santhanam connaît bien la région. Il est conscient des déséquilibres engendrés par l'arrivée de ces gigantesques centres de production dans une zone autrefois purement agricole. Mais il tempère. « Notre prospérité doit s'accompagner de celle de la population locale, il faut un peu de temps pour parvenir à l'harmonie », explique-t-il en détaillant plusieurs de ses initiatives. Lui et ses équipes ont mis en place un programme de dépistage de la myopie chez les enfants dans l'ensemble des écoles de la ville et de la région, et offrent des lunettes à ceux qui en ont besoin. « Cela nous coûte quelques milliers d'euros chaque année, mais c'est un devoir. » Autre initiative : un groupe d'ingénieurs de l'entreprise a récemment aidé les habitants d'un petit village à construire un pont et à désaliniser un lac. Et, à l'en croire, chaque entreprise fait de même. Chez Nokia, dont les actionnaires finlandais souhaitaient un « cahier des charges social et éthique » extrêmement rigoureux lors de la construction de l'usine, les cadres de la compagnie ont fait la tournée des villages dans un rayon d'une quarantaine de kilomètres et recruté 9 000 femmes, pour la plupart des agricultrices pauvres, à qui ils ont offert plusieurs mois de formation. Salaire de base : une cinquantaine d'euros mensuels, soit une rémunération correcte en Inde pour un emploi non qualifié (le salaire minimum légal est de 1 dollar par jour travaillé). C'est aux abords de ces mastodontes industriels qui ont poussé comme des champignons que l'on constate pourtant que les habitants de la région n'ont pas encore tous profité du boom économique. Et que deux mondes se côtoient. A quelques mètres de l'entrée des usines, des dizaines de familles vivent dans des bicoques faites de planches et de bâches en plastique. Près d'un feu de bois et d'une myriade d'enfants en guenilles, une femme explique qu'elle et sa famille ont quitté le nord de l'Etat et leur petit lopin de terre dans l'espoir de trouver un emploi. Sans succès pour l'instant. Quelques jours par semaine, pour une poignée de roupies, son mari travaille pour une petite entreprise locale spécialisée dans la récupération de métal et de vieux plastiques. Pas de quoi nourrir quatre enfants.

Impact environnemental

Les multinationales préfèrent recruter leurs salariés directement dans les innombrables écoles techniques qui, ces dernières années, se sont installées à proximité de leurs usines. Chaque année, une armée de 2 500 jeunes techniciens en sortent diplômés (la formation dure trois ans et coûte plusieurs centaines de dollars par an, un sacrifice que seules les familles de la classe moyenne peuvent se permettre). Les autres salariés viennent principalement de Madras, la capitale régionale, située à 40 kilomètres, et prennent chaque matin les bus que mettent à leur disposition les entreprises.

A Sriperumbudur, certains dénoncent aussi l'impact sur l'environnement de cette si soudaine industrialisation. « Il y a des lois pour la protection de la nature, explique l'animateur d'une petite ONG locale. Mais aucune étude n'est réalisée par les autorités, qui ne veulent pas froisser les grands patrons.» Cependant, le conflit le plus violent porte sur la terre. Pour réaliser son rêve, devenir l'autre « atelier du monde », le gouvernement du Tamil Nadu a racheté ces dernières années à prix cassés des centaines d'hectares aux petits paysans. Des terres ensuite offertes aux multinationales. D'autres terrains sont, eux, restés aux mains de spéculateurs qui ont pu engranger des profits gigantesques... Certains paysans, s'estimant lésés et dépossédés de leurs biens, ont entamé des poursuites judiciaires contre l'Etat. Et plusieurs partis politiques d'opposition s'en donnent à coeur joie pour attiser leur colère. Des critiques évidemment inimaginables en Chine.


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