Publié le 21/08/2008 N°1875 Le Point
Vanessa Dougnac
Elle a beau interroger ses rétroviseurs chromés, elle ne trouve plus guère de soeurs sur les avenues bondées des grandes villes. La belle berline Ambassador, ancien fleuron des usines Hindustan Motors, a le vague à l'âme. Rétro et spacieuse, élégante de rondeurs, elle était indissociable de l'image de l'Inde. Mais, en une décennie, la croissance économique a accouché d'une classe moyenne de 300 millions d'Indiens. Et ceux-ci n'ont plus un regard pour elle. Le pays de Gandhi s'est doté de l'arme nucléaire, de bars lounge et même de la Tata Nano, la voiture à 2 000 dollars. Et l'Ambassador peine à survivre, bourlinguant sur les bretelles des autoroutes des grandes villes pour atteindre les aéroports de « classe internationale » et servir de modeste taxi.
A 50 ans, la voilà donc ringarde, puisque ces nouveaux Indiens redéfinissent leur prestige par le montant de leur salaire et leur véhicule dernier modèle. Les idéologies d'autrefois sont balayées au profit du confort quotidien. Les journaux publient à tout va des suppléments intitulés « style de vie » et, cet hiver, en une du Times of India, le scandale se limitait aux embouteillages créés par un nouveau couloir pour bus dans la capitale... A Delhi, Bombay, Calcutta, Hyderabad, Chennai ou Bangalore, l'ère du comment a remplacé celle du pourquoi.
Et les Indiens urbains veulent du flambant, du clinquant ! A coups de truelles et de ciment, l'Archeological Survey of India colmate les brèches des palais moghols et des temples hindous. Dans les maisons, marbre jaune et poignées dorées sont de rigueur, même si le réfrigérateur trône encore au milieu du salon. Pour les loisirs, les malls, ces bruyants centres commerciaux, offrent saut à l'élastique, lèche-vitrines et fast-food. Quant aux mariages, coeur de la vie sociale, ils rivalisent d'exubérance. Le marié est parfois amené près de sa promise par grue. On peut louer des stars de cinéma. Tout est possible. Grâce à l'argent.
Certes, les Indiens restent un brin réticents face aux valeurs déferlantes de l'ex-colonisateur. Mais ils éprouvent l'envie compulsive de manipuler ses codes de réussite. Des compagnies dispensent à leurs employés des cours de « bonnes manières » occidentales, et les efforts des entrepreneurs pour s'approprier les firmes de la Vieille Europe ne sont pas innocents... Il ne faut admirer que les réussites maison, comme le patron de Wipro, Azim Premji, celui de Kingfisher, le flamboyant Vijay Mallya, ou Sania Mirza, la championne de tennis. Les filles des villages rêvent d'être hôtesses de l'air, les garçons tentent leur chance dans les centres d'appels et les jeunes diplômés s'envolent pleins d'espoir pour l'étranger... L'humeur est au triomphalisme : un jour, l'Inde imposera au monde sa suprématie.
En attendant, les symboles de l'Occident se réinventent à la « sauce indienne ». La classe moyenne alterne costume-cravate et kurta-pyjama, jean et sari, pizza et poulet tandoori, Hollywood et Bollywood. Les mariages arrangés se concluent sur Internet et les bougies de prière sont allumées virtuellement sur les écrans d'ordinateur. Les sites de socialisation, tels Facebook et Orkut, comptent 9 millions d'Indiens qui ne voudraient surtout pas manquer une occasion, et qui parlent le hinglish, un inimitable mélange de hindi et d'anglais. Pourtant, l'ouverture au monde n'implique pas forcément des changements positifs : la classe moyenne, privée d'entraves financières, s'adonne plus que jamais aux avortements des foetus féminins.
Mais au centre de l'identité pragmatique des Indiens reste un sens inné de l'adaptation, forgé par l'adversité et décuplé par une formidable capacité à toujours espérer, rêver et réussir. Alors, sans remords, la glorieuse Ambassador est reléguée au rayon des souvenirs. Même le Premier ministre l'a remplacée par une BMW. De dépit, son pot d'échappement en crache quelques derniers nuages noirs.
L'esprit...
En embrassant le matérialisme et le consumérisme, les nouvelles classes urbaines n'en sont pas moins spirituelles, voire religieuses. 90 % de ces citadins assurent être croyants , et l'astrologie est une évidence pour la moitié d'entre eux. Dans une Inde indifférente à la psychanalyse, les sociologues avancent l'idée que la religion serait une réponse à l'anxiété et aux difficultés.
Alors, sur le petit écran, les longues barbes des gourous apparaissent désormais à profusion. Dans la jungle d'un hindouisme dépourvu de clergé officiel, où la frontière entre santé, méditation, spiritualité et religion reste floue, le profil des gourous oscille certes entre charlatans et prêcheurs respectables. Leurs comptes en banque ne sont jamais sondés, ni leurs liens avec les cercles politiques. Mais ils jouissent d'auras phénoménales, tels Sri Sri Ravi Shankar, dont la fondation L'Art de vivre attire les célébrités, ou Baba Ramdev, qui a popularisé le yoga et la médecine ayurvédique. Parmi les fidèles, les grands patrons. « L'éthique et la moralité sont importantes, mais je trouve mes réponses dans ma spiritualité », admet ainsi Adi Godrej, le directeur de Godrej Industries.
Selon Pavan K. Varma, auteur de l'ouvrage « Being Indian », « par essence, un Indien tend à devenir à la fois un entrepreneur et un dévot ». Et celui-ci ne trouvera donc aucune contradiction à l'adage populaire peint sur les camions Tata, qui avertit, non sans malice : « Pense à ce que tu emporteras quand tu mourras. » Vanessa Dougnac
... Et le corps
Des salles de musculation aux salons de beauté, ces messieurs rêvent de corps body-buildés aux poses viriles, et ces dames tentent d'imiter les actrices glamour des studios de Bombay. Rarement, en Inde, le corps aura eu une telle importance et lemoindre village arbore son beauty parlour, ses séances d'épilation de sourcils et ses posters de stars aux bustes gonflés. En pleine croissance, l'industrie de la remise en forme physique est estimée à 400 millions d'euros et celle des 81 000 salons de beauté du pays à 280 millions.
Dans les villes qui s'enrichissent, les salons en ont profité pour améliorer leurs services, leur hygiène et leurs tarifs. Les grands noms, tels L'Oréal, Lakmé, Keune ou Schwarzkopf, se sont précipités sur ce marché. Mais, si les riches Indiennes s'enthousiasment pour les injections de Botox, elles restent d'inconditionnelles adeptes des méthodes traditionnelles. Les canons de beauté privilégient les rondeurs, les longs cheveux resplendissants et la peau blanche. Très critiquée par les associations féministes, la recherche de la peau claire reste en effet l'une des plus formulées par les Indiennes, qui achètent des crèmes aux résultats douteux. Pour les photos de mariage, si le teint de la jeune épouse s'avère décevant car foncé, il ne reste qu'à retoucher la couleur par ordinateur Vanessa Dougnac
un citoyen du monde
Jaloux ? Article contradictoire ? Bref !
Thursday 21 August | 23:18
Jaloux ! Certes les Ambassador ont changé pour les Maruti ou bien Hyundai. Est ce que tout les Français n'achètent que les Renault ou Peugeot ? En achetant un Maruti ou Hyundai ne veut pas dire non plus que tous les Indiens oublient d'où on vient ou notre multi culturalisme. Article contradictoire ! "Ils gardent désormais les yeux tournés vers l'Occident" mais sans oublier l'esprit humain et spirituel que l'occident oublie quand ils font le patrouille mondiale pour vendre ses armes ! Et puis je crois que la France a ses yeux tourné vers l'Amérique… les MacDo, Popstar, obésité... Ne parlons pas car le liste est longue. « Mais au centre de l'identité pragmatique des Indiens restent un sens inné de l'adaptation, forgé par l'adversité et décuplé par une formidable capacité à toujours espérer, rêver et réussir ». Bah justement, l'Ambassador s'adapte depuis l'arrivée de son majeur concurrent le Maruti. Mais le chemin est long. On parle d'une économie avec 1/6e de la population mondiale ! Et puis, même si vous vivez en Inde, ne pensez pas que ce soit « vous » qui décortiquerez les Indiens et leur « nouveaux » façon de vie sans comprendre l'histoire et la spiritualité de ce pays. Ne portez pas un jugement aussi vite.
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