Publié le 03/07/2008 - Modifié le 03/07/2008 N°1868 Le Point
Bernard-Henri Lévy
Il y a des inconnues, bien sûr.
Le personnage de McCain, déjà, que l’on aurait tort de sous-estimer : l’homme est remarquable ; inattendu dans ses refus de la torture ou de Guantanamo ; audacieux quand il combat la politique fiscale des deux administrations Bush ; le démocrate John Kerry n’avait-il pas songé, un moment, à faire ticket avec ce conservateur hors norme ?
Cette spécialité américaine et, en particulier, républicaine qu’on appelle, ensuite, la « junk politic » et dont nul ne peut prédire les effets dévastateurs : à quand le début des coups bas ? sur quel site Internet les premiers photomontages du candidat en islamiste radical ? combien de nouveaux pasteurs Jeremiah Wright verra-t-on sortir de derrière les fagots de ces terribles « associations 527 » qui permettent, en marge des partis, et sans que leur responsabilité tant morale que financière soit engagée, de lancer n’importe quelle campagne de calomnie ?
Et puis il y a l’inconnue, enfin, d’un mode de scrutin qui n’a pas son pareil, hélas, pour refroidir les élans lyriques : considérez que l’objet de l’élection est de gagner, dans chacun des cinquante Etats, les délégués qui, réunis, vont ensuite élire le président ; songez qu’il n’y a, dans ces Etats, aucune différence entre l’emporter d’une courte tête ou à une écrasante majorité puisqu’on empochera, dans les deux cas, la totalité des délégués ; ajoutez que, dans les deux tiers desdits Etats, la tradition, comme les sondages, indique que les jeux sont faits et que livrer bataille n’y changera rien ; la conclusion logique de tout cela est que la campagne va se concentrer sur 15, 18, peut-être cette fois 20, « swing states », autrement dit « Etats bascule », où il s’agira de déplacer quelques petits milliers de voix ; et la conclusion de cette conclusion est que le débat tendra à se porter sur des questions locales, souvent infimes, et à mille lieues, en tout cas, des emballements « macropolitiques » qui donnent, à distance, effets de loupe médiatiques aidant, le sentiment d’une Obamania irrésistible.
Restent, ces précautions étant prises, trois bonnes raisons de croire en la victoire du sénateur de l’Illinois.
1. L’Amérique a changé. C’est l’ultraconservateur Huntington qui le note, dans son dernier livre, « Qui sommes-nous ? » : l’Amérique n’est plus ce pays protestant, anglo-saxon, européen par tradition et blanc par vocation, qui ne pouvait imaginer voir un Noir se lancer un jour, sérieusement, dans la course à la Maison-Blanche. Les deux mandats de Bush ? Le virage ultradroitier du pays après le 11 Septembre ? Les campagnes des adversaires de l’avortement ou des partisans du créationnisme anti-Darwin ? On peut y voir, certes, une tendance lourde, un mouvement de fond. On peut aussi-c’est mon cas-y voir le sursaut, le baroud d’honneur, la mobilisation désespérée d’une Amérique qui sait qu’elle est en train de mourir mais qui retarde, tant qu’elle le peut, l’heure de s’en aviser et de rendre les armes.
2. Obama n’est pas un Noir ordinaire. Non qu’il soit « seulement » métis. Mais, contrairement à un Jesse Jackson ou à un Al Sharpton, contrairement à une Condi Rice qui était, comme eux, une descendante d’esclaves et porteuse donc, à ce titre, de la mémoire de la ségrégation, il est né, lui, d’un père kényan. La différence est énorme. Car le miroir qu’il tend à l’Amérique n’est plus celui de ces temps obscurs. L’image qu’il lui renvoie d’elle-même n’est plus celle d’une culpabilité ancestrale et, au fond, insupportable. Barack Obama peut l’emporter car il est le premier Afro-Américain à faire, par la grâce de sa naissance, un pas hors des deux rangs de ce qu’on appelle ici la « guerre civile »-et le premier qui, du coup, puisse jouer la carte, non de la condamnation, voire de la damnation, mais de la séduction et, comme il le répète sans cesse, de la réconciliation.
3. Il est bon. Je veux dire qu’il est, non seulement le plus charismatique (de cela, nul ne doute), mais le plus doué des politiciens produits par la machine démocrate depuis longtemps. Rendez-vous à Denver (Colorado), swing state par excellence, où il survendra, en août, le fait qu’il ait choisi cet Etat, pas un autre, comme théâtre de son sacre. Rendez-vous en Floride, autre Etat bascule, où il est déjà en campagne contre la perspective, imprudemment encouragée par son rival, de forages pétroliers offshore. Ecoutez-le, dans le Nevada, trouver les mots qui touchent la fibre de ces patriotes de première, deuxième génération qu’on appelle les Hispaniques. Et je ne parle pas de cette grande première qu’est l’attribution à un comité spécial (et présidé, excusez du peu, par la dernière des Kennedy !) de la responsabilité du choix du futur vice-président : le gouverneur du Nouveau-Mexique ? le sénateur Jim Webb, vétéran du Vietnam ? le gouverneur Strickland comme un clin d’oeil aux blue collars ? Bill Ritter, pour les catholiques ? il y a, dans le principe même de ce trébuchet politique donné en spectacle à l’entière Amérique, le plus habile, le plus rusé et, à l’arrivée, le plus rentable des tributs payés à l’incontournable bizarrerie de son système électoral.
J’ai été l’un des premiers à prendre acte, ici, il y a quatre ans, après l’avoir entendu, puis rencontré, à Boston, de l’apparition du météore Obama. Puissé-je, aujourd’hui, ne pas me tromper non plus en annonçant qu’il aura, très vite maintenant, le visage des Etats-Unis. En tout cas, je prends date.
tsar
Et ces "bigots" ?
Sunday 31 August | 20:42
BHL, votre pari ne semble pas avoir tenu compte de ces "bigots" qui aux USA préféreraient le risque de voir une Palin accéder au bureau ovale par procuration plutôt qu'un Obama. "En vérité je vous le dis", bien plus que McCain/Palin, l'adversaire de Obama/Biden s'appelle racisme. Pourquoi croyez-vous, malgré la morbidité du parti républicain, que le candidat démocrate a tant de mal à décoller dans les sondages ?
Jojo
Obama, bien sur!
Tuesday 5 August | 05:15
Je partage à 100% le point de vue de Bernard-Henri Lévy. L'administration Bush est dans le noir pour beaucoup d'Américains. Le film "W" d'Oliver Stone, prévu pour l'automne prochain, donnera le coup de grâce aux républicains. George(s) Y. Krikorian Orlando, FL
le walrus
Monsieur Soleil
Friday 25 July | 23:43
Si BLH, notre monsieur Soleil, prévoit une victoire d'Obama, vous pouvez être sûr que McCain va gagner. Tous sur Winbet !
bzh
Et bien moi
Tuesday 22 July | 18:49
... je parie sur les républicains, car les states ne veulent pas lâcher leur hégémonie et leur leadership, donc des démocrates voteront pour Mc Cain.
Pierre
Obama, c'est à revoir
Thursday 10 July | 15:15
La menace iranienne est réelle et l?enjeu capital. Rien n?arrête les mollahs d?effrayer Israël et le monde occidental, et même de le défier en plein G8 par des essais de tirs de missiles à têtes conventionnelles, pour l'instant. Un coup de pied au nez pour signifier : « je vous ai sous tir » Et vu leur détermination à poursuivre dans l?enrichissement de l?uranium, la menace change de taille. Alors entendre Barack Obama prôner la simple voie diplomatique, ferme oui mais molle et inadaptée à cette nouvelle situation, j?ai des doutes sur sa candidature et sa réelle volonté de s'impliquer dans un monde oh combien dangereux, n'ayant pas ici le droit de s'y tromper.
bouffon
Pari gauche caviar
Thursday 10 July | 12:25
Typique pari gauche caviar: sans risque mais à fortes retombées personnelles. Si BO gagne tout benef' : je vous l'avais dit moâ! S'il perd, BHL en ressort avec les lauriers de l'idéaliste déçu, le généreux... Un pari sans enjeu n'est pas un pari Mr BHL!
jim
nul
Thursday 10 July | 11:07
[...] Que pense BHL de ce qu'Obama est pour la peine de mort ? Que pense BHL de ce qu'Obama va voter les dernières mesures de Bush limitant les libertés, comme il a voté les crédits de la guerre en Irak ? De la même manière que Bill Clinton disait "je n'ai pas avalé la fumée" du joint qu'il avait reconnu avoir fumé, Obama dit "je n'ai pas voté pour la guerre en Irak, mais j'ai voté les crédits pour la faire"... Du fout... de g...
catilina
Approximation bien-pensante
Thursday 10 July | 10:34
Quel courage ce BHL ! Soutenir que Barack Obama peut être élu... J'en ai le vertige ! Dame, il sait prendre des risques cet homme-là... Sinon l'article : vu et revu tartiné de pseudo sapience US... Mais c'est vrai qu'il connaît bien l'Amérique pour avoir écrit un livre dessus (et l'avoir traversée en limousine).
enzo
We are the world
Thursday 10 July | 09:29
Mais bien sûr il n'y a qu'en France et dans les médias qu'on pense l'Amérique cool et welcome (en off personne ne lui donne une parcelle de chance), Monsieur Barack Hussein qui a commencé dans la religion musulmane a toutes ses chances d'après nos bien penseurs pour devenir président des US. Dans ce pays très très chrétien, quelqu'un qui a un prénom comme Hussein, va être élu c'est sûr, parole de BHL, le croit-t-il vraiment ?
moinousetlesautres
Bravo M. Lévy
Thursday 10 July | 01:40
Bravo M. Lévy après vous je n'ai plus rien à ajouter. Tout est dit ! L'Amérique a changé profondément, peut-être trop rapidement pour que nous nous en rendions compte. Mais a lieu un changement salutaire qui modifiera irrémédiablement les rapports entre le Nord et le Sud nous l'espérons, entre les hommes nous le souhaitons, entre les Américains il n'y a aucun doute.
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