Débats

Publié le 21/08/2008 N°1875 Le Point

Les deux France au travail

Jacques Marseille

Présentée au début du mois d'août, l'enquête Emploi de l'Insee, fondée sur les réponses de 72 000 personnes interrogées chaque trimestre, a été immédiatement présentée comme un camouflet au slogan présidentiel du « Travailler plus pour gagner plus ». En moyenne, selon les résultats un peu trop hâtivement commentés, les Français travailleraient 37,9 heures par semaine et 41 heures pour une semaine de travail à temps complet. En fait, comme toujours en statistique, les écarts autour de la moyenne sont si considérables que ce « Français moyen » est largement une construction mythique. Ce que nous révèle surtout cette enquête, c'est que le travail partage en fait la France en plusieurs grands ensembles.

Premièrement, sur les 49,4 millions de Françaises et de Français âgés de plus de 15 ans, 25,6 millions seulement ont un emploi ; 13,6 millions d'hommes et 12 millions de femmes. 2,2 millions subissent le chômage au sens du Bureau international du travail, c'est-à-dire qu'ils ne travaillent pas, ne recherchent pas activement un emploi ou ne sont pas disponibles rapidement pour en occuper un ; 1,094 million sont des hommes et 1,121 million des femmes. Enfin, 21,5 millions de personnes sont inactives, dont 9 millions d'hommes et 12,5 millions de femmes. La France au travail ne représente donc que 51,9 % de la population âgée de plus de 15 ans. Un des pourcentages les plus faibles en Europe.

Deuxièmement, l'évolution du marché du travail montre la formation d'une France à deux statuts : des salariés qui occupent un emploi à durée indéterminée, qui sont 19,8 millions, et ceux qui occupent un emploi précaire, qui sont 3 millions. Parmi les premiers, comme le révèle le dernier rapport sur l'évolution de la fonction publique, 6,7 millions travaillent soit dans la fonction publique (5,1 millions), soit dans un organisme public hors fonction publique comme les organismes consulaires (138 000), soit dans un organisme privé financé par l'Etat comme l'enseignement privé (710 000), soit dans une entreprise publique comme La Poste (712 000). Ainsi, les emplois protégés ou très fortement protégés représentent près d'un tiers des emplois salariés en France. Une proportion là aussi considérable, puisque ces emplois publics ou parapublics sont supérieurs à la totalité des emplois dans l'agriculture, l'industrie et la construction (6,5 millions) !

Troisièmement, face à cette masse d'emplois protégés, le chômage révèle de fortes inégalités entre catégories socioprofessionnelles. Ainsi, la proportion de cadres au chômage est de 3,3 %, soit le quasi-plein-emploi. Elle est trois fois inférieure à celle des ouvriers, et surtout des ouvrières, dont 16 % sont au chômage. De même, 13,2 % des non-diplômés sont au chômage, contre 5,2 % des diplômés du supérieur court, ce qui confirme la bonne adéquation de ces formations (DUT, bTS) avec le marché du travail.

Quatrièmement, l'enquête Emploi souligne le fort turnover de la population salariée. En moyenne, un peu moins de 12 % des emplois sont occupés par des personnes qui travaillent dans leur entreprise depuis moins d'un an. Un taux qui atteint près de 20 % dans les services aux particuliers, 16,8 % dans la construction et 15,3 % dans le commerce et les activités immobilières, mais qui n'est que de 5,6 % dans le secteur de l'énergie.

Cinquièmement, la durée hebdomadaire du travail souligne bien la fracture entre deux France, une France qui travaille beaucoup et une France qui souhaiterait travailler plus. Ainsi, près d'un tiers des salariés ayant un emploi à temps partiel travaillent moins qu'ils ne le souhaiteraient. Hommes et femmes confondus, plus de 41 % des jeunes à temps partiel souhaiteraient travailler davantage. A temps complet, les agriculteurs travaillent près de 59 heures par semaine, les artisans, les commerçants et les chefs d'entreprise, 55 heures, et les cadres, 44 heures. Les employés à temps complet, en revanche, ne travaillent que 38,2 heures par semaine et les ouvriers, 37,8 heures.

Autant d'évolutions masquées par une moyenne absurde. En fait, « Travailler plus pour gagner plus » n'est pas la formule qui convient le mieux pour réformer le modèle social français. Le véritable enjeu est de faire travailler beaucoup plus de Français et de classer définitivement dans les livres d'histoire l'épisode des 35 heures. Jeunes à temps partiel qui voudraient travailler plus, femmes soumises aux horaires « aménagés » qui souhaiteraient travailler davantage, inactifs souhaitant travailler, chômeurs de plus de 50 ans, dont 60 % sont sans emploi depuis plus d'un an et 38 % depuis plus de deux ans : autant de centaines de milliers de Français qui pourraient en travaillant plus relancer la croissance, dont l'évolution est si préoccupante. Qu'on en juge : si le taux d'emploi des Français de 15 à 64 ans était le même que celui des Danois (77,4 %), des Néerlandais (74,3 %), des Suédois (73,1 %) ou des Britanniques (71,5 %), ce seraient 10 % de plus des Français de cette tranche d'âge qui travailleraient, soit plus de 3 millions, c'est-à-dire plus que le nombre de chômeurs recensés. Le voilà bien, le nouveau défi pour la France : non pas faire travailler plus ceux qui travaillent, mais donner du travail à plus de Français.

21 COMMENTAIRE(S)

P51D

Changement de cap

Thursday 28 August | 11:29

Je croyais que Marseille était un adepte du "travailler plus pour gagner plus" ? Maintenant il veut mettre tout le monde au travail ? Voilà qui me va mieux.

Trentenaire en colère

Je vous ai tous lus...

Wednesday 27 August | 12:04

... et force est de constater que c'est ma génération qui paie les pots cassés des inconséquences des générations précédentes. Merci. P-S : moi je suis commerciale donc payée 35 heures avec des horaires réels sans limites, sans aucune sécurité de l'emploi, je fais mon chiffre et je gagne des sous ou je dégage, et je trouve ça très juste. Le mérite, il n'y a que ça de vrai, mais les médias, l'école et les parents l'on depuis longtemps oublié !

Enjolras

Décroissance keynésienne

Wednesday 27 August | 02:42

Bien sûr, la seule solution pour faire baisser le chômage est de partager le temps de travail, et donc, dans ce but, il faut utiliser la loi pour baisser la durée légale du travail. Depuis 1983 et les réformes libérales initiées par les gouvernements de Mitterrand, la plupart des gains de productivité est allée vers la rémunération du capital (i.e. les bénéfices), au détriment des salaires. C'est cette anomalie historique que les lois sur les 35 h ont essayé de corriger. Mais, si ces lois ont créé des emplois (entre 300.000 et 500.000), cela n'a pas été suffisant. Il aurait fallu descendre jusqu'à 32 h et, surtout, ne pas offrir ces effets d'aubaine aux grandes entreprises qui captent des subventions publiques sans contreparties sérieuses (L'aide publique aux entreprises est de 60 milliards par an). Je rappelle aussi que, historiquement, la baisse des salaires dans le PIB a toujours comme conséquence de bloquer l'économie, car sans pouvoir d'achat, il y a nécessairement crise de surproduction et impossibilité d'écouler les marchandises. La seule solution transitoire est de développer le crédit, ce qui, depuis les années 80-90, a été fait de manière déraisonnée aux Etats-Unis, en Angleterre et en Espagne, avec les conséquences brillantes que l’on sait. C'est le paradoxe du capitalisme : seule sa forme keynésienne (re-distributrice) est stable à long terme. Quoiqu’il en soit, il est urgent de dépasser ce paradigme keynésien, puisque, comme le rappelle justement ci-dessous Pratclif, il est obsolète : l’urgence est à la lutte contre les dégâts du consumérisme (pollution, changement climatique, guerres permanentes, etc) qui prennent la forme d’un suicide collectif. Il s’agit d’une réalité physique indépassable : les croissances matérielles et démographiques ne peuvent pas être infinies dans un espace fini comme la Terre. Il devient donc vital de cesser cette course absurde pour la croissance des pays riches. Il faut redéfinir les rôles de l’économie. Celle-ci doit être au service des besoins humains fondamentaux et non l’inverse. Frugalité et culture ne sont pas des gros mots.

pratclif

Pratclif

Monday 25 August | 10:38

(Suite de mon commentaire) Mais tout cela commence à devenir obsolète, car l'économie, du "toujours plus" et du "encore, encore plus", permise par le pétrole depuis 1945 est à l'origine de déséquilibres graves dont l'économie n'a jamais tenu compte, car elle part du principe que les ressources naturelles sont gratuites et indéfiniment disponibles en quantité et en temps. Or cette économie est en train de rendre la planète inhabitable pour l'espèce humaine. Pendant la révolution industrielle et en 1945, on ne connaissait pas l'écologie. En 1945 on était moins de 4 milliards avec une consommation par tête très faible. C'était la fin d'une guerre la plus dévastatrice qu'on ait connue. En 2008 nous sommes 6.7 milliards avec une consommation par tête qui ne cesse d'augmenter... Et nous serons 9 milliards en 2030 avec une consommation par tête qui voudrait encore être plus élevée. 9 milliards, c'est inscrit dans les espérances de vie des gens en vie actuellement. Si les 5.7 milliards d'habitants pauvres de la planète veulent avoir le niveau de consommation du milliard d'habitants les plus riches que nous sommes, il faudrait 6 planètes. On n'y arrivera pas. C'est physiquement impossible en eau, en pétrole, en cuivre et autres métaux. Il va donc se passer quelque chose que nous ne savons pas bien et qui se profile de manière certaine aux pôles de la planète témoins du changement climatique qui se profile. Pour espérer s'en sortir, il faut partager les ressources de la planète avec les 5.7 milliards... Ce qui veut dire réduire notre consommation par un facteur 6. Les gens qui avaient pris le slogan du facteur 4 en 2.000 sont déjà dépassés ; car on fait toujours des projections par rapport à une référence que l'on suppose ne pas bouger. Pour la production chez nous, c'est la même chose, c'est le partage de la richesse qui ne va pas ; et on parle toujours de l'accroître toujours plus pour que ceux qui en ont le moins en aient un peu plus. Enfin, ne jetons pas les 35h définitivement, mais l'obligation des 35h pour tous. Si certains français veulent profiter de la productivité du couple travailleur/outils pour travailler moins, qu'on leur en laisse le choix. Le modèle de Jacques Marseille, c'est la croissance continue, produire "toujours plus" et "encore plus". Le changement climatique, la perte de biodiversité, les limites de la planète sont en train de changer tout cela. Comme il est difficile de changer de paradigme en si peu de temps M. Jacques Marseille!

pratclif

Pratclif

Monday 25 August | 10:36

Jacques Marseille nous résume les résultats de l'enquête INSEE sur l'emploi. Puis il nous donne "son interprétation" de ces résultats. Données objectives et scientifiques d'une part ; interprétation en fonction de sa vision des choses d'autre part. Jacques Marseille interprète les chiffres en économiste de la doxa de l'économie libérale ; c'est de base, un historien de la révolution industrielle et de l'économie. Sa vision est celle du XIXè siècle ou de la période post 2è Guerre Mondiale où il fallait produire plus et toujours plus, celle des 30 glorieuses de 1945 à 1975. L'économie n'est pas toute la réalité du monde. Pour être en équilibre, le bon sens suggère que tous les paramètres d'influence doivent croître de la même manière. Pour quantifier et modéliser cela c'est plus complexe ; le modèle de Solow nous enseigne que la production est une fonction du nombre de travailleurs, du capital disponible par travailleur et de l'efficience du couple travailleur équipements. L'existence d'un chômage élevé traduit une sous utilisation des ressources, donc une sous production par rapport au potentiel de l'économie. Résorber le chômage nécessite donc de faire travailler et produire ceux qui ne travaillent pas ou ne travaillent pas assez, mais qui voudraient travailler ou travailler plus. Mais la production de biens et de services résulte de la demande, c'est à dire du pouvoir d'achat de l'ensemble des Français, actifs, inactifs y compris les chômeurs indemnisés. C'est cette demande qui règle la production ; et les entreprises ajustent leur production c'est à dire les 3 facteurs de l'équation de production en fonction de cela. Après l'obligation des 35h, les entreprises ont ajusté en travaillant sur l'efficience du couple travailleur/outils et sur les outils mis à leur disposition pour produire. L'observation de J. Marseille est conforme au bon sens ; il y a deux France: celle de ceux qui ont un emploi et un bon emploi, celle de ceux qui n'en ont pas ; et parmi ces derniers il y en a qui s'en satisfont, d'autres qui en souffrent. Pas besoin d'être un grand économiste ni un grand sociologue pour observer cela. J. Marseille se borne donc à exprimer clairement ce que chacun peut observer avec son bon sens. Il est clair que dans une situation où la demande de production supplémentaire n'est pas forte, les entreprises emploient en priorité les mieux formés et que les moins qualifiés restent sur le carreau. La doxa économique dit "augmentons la production" cela profitera à tout le monde. C'est de moins en moins le cas. Les entreprises profitent de la mondialisation, c'est à dire la liberté de s'installer n'importe où dans le monde, pour maximiser les profits en utilisant de la main d'oeuvre qui se satisfait de salaires correspondant au niveau de développement de chez eux, mais vendent les produits fabriqués sur les marchés des pays riches. L'augmentation de la part de la valeur ajoutée qui revient au capitaliste vient de là.

gillmi

@ marcel78

Monday 25 August | 10:28

Non les 35h ont empêché l'augmentation du temps de travail par le contingentement à 1.600h par an et par l'effet d'aubaine des aides à la réduction, n'encouragent pas les chefs d'entreprise à allonger la durée, car la loi était strictement contrôlée par l'Urssaf.

marcel78

Tous nos maux dus aux 35 heures

Saturday 23 August | 20:30

Nos maux ne sont pas que dus aux 35 heures mais surtout au fait que pas assez de Français ont un emploi. Je rappelle qu'aux plus belles heures des 35 heures, si le besoin se faisait sentir, la possibilité de faire des heures existait (plafond annuel un peu plus de 200 heures ce qui correspond à un semaine travaillée de 41 heures, rarement utilisé en réalité). On voit bien que la loi sur les heures sup ne favorisent pas le retour au travail et aura des dégâts collatéraux plus grands que les 35 heures. Les emplois résidentiels, favoriser ceux qui ont un emploi, valoriser les emplois qui ne produisent pas plus value et richesses, ne nous ne nous permettront pas de nous sauver. En France, si vous vous voulez être bien considéré et bien payé, faites une école de commerce (mais que produit ce vendeur) mais pas une école d'ingénieur. Amusez vous à comparer les salaires. Pourtant le salut viendra de ceux qui savent innover et produire, mais dans ce milieu, il faut la foi et ne pas trop attendre de considération. Encore un effort et parlez nous de ces "gens-là", M. Marseille mais les connaissez-vous, vous qui avez un emploi protégé. Dernière remarque, à l'origine, les 35 heures avaient pour but d'augmenter le nombre de personnes au travail, à l'inverse de la loi sur les heures sup.

Auboulot

Contresens sur la nature du travail

Friday 22 August | 17:50

Quand je lis un commentaire "retour aux 35 heures", je bondis. Quand comprendrons-nous que le travail ne pousse pas sur les arbres, mais que ce sont les hommes (ou les femmes) qui créent le travail qu'occupent d'autres hommes (ou femmes). Les mots allemands "Arbeitgeber" (employeur, en fait donneur de travail) et "Arbeitnehmer" (employé, en fait preneur d'emploi) sont infiniment justes. Sans parler du rôle de l'entrepreneur (on devrait faire lire les quelques pages que Marx lui consacre dans "le Manifeste du Parti Communiste" dans toutes les écoles), à l'intérieur des entreprises, parmi les salariés, il existe des "développeurs" qui créent des emplois pour les autres. Les décourager de travailler selon leur envie et leur capacité revient à limiter la vitesse de façon trop drastique sur les autoroutes : à moins de 80 km/h, les risques de bouchons sont beaucoup plus importants. En un mot, il faut développer une politique d'offre pour le travail, repérer, encourager, récompenser les développeurs qui vont créer les emplois que d'autres seront contents d'occuper. D'ailleurs, l'étude commentée par M. Marseille nous confirme que les cadres bénéficient du quasi plein emploi. Dans un pays où les études sont gratuites, encouragées, où la formation continue est largement subventionnée, il serait peut-être temps de poser des questions à ceux qui ont gâché les chances qui leur ont été offertes. Depuis 35 ans, on nous abreuve de balivernes sur la grande inégalité des chances, etc. Pourtant, contrairement aux USA, nul besoin d'emprunter pour faire des études en France. Travaillons, c'est la seule façon de combattre le chômage.

Lafayette

Excellente analyse

Friday 22 August | 12:29

Comme souvent , J. Marseille nous propose ses analyses qui soulèvent les vraies questions... mais beaucoup ici ne veulent rien voir des réalités. Un professeur de lycée en Histoire-géographie (qui souhaite la suppression d'un bac inutile ... pour faire des économies... qui seraient utiles au secteur vieillesse ou à la santé donc à l'emploi).

michael

Il faut d’abord admettre que partager le travail …

Friday 22 August | 11:35

… est sans l’incidence sur le PIB du pays. Or, derrière le PIB par habitant de 25.500 € en France, publié pour 2006, se trouvent seulement l’Espagne, l’Italie et tous les autres pays arrivés dernièrement dans l’UE. Au lieu de critiquer bêtement l’article de M. Marseille, vous devriez vous poser la question pourquoi la population active en France, les chômeurs inclus, ne représente qu’un peu de plus de 50% de ses habitants alors que dans d’autres pays le taux des actifs est bien plus fort. Pourtant l’explication est simple. Soit la population vieillit rapidement, en Europe c’est surtout le cas de l’Allemagne, soit les départs de la vie active sont précoces, dès 50 ans, c’est le cas de la France. L’explication est basique, n’est-ce pas, mais vous êtes fort nombreux à ne pas l’accepter, elle vous contrarie.

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