Publié le 20/11/2008 N°1888 Le Point
Claude Imbert
Victime des délires du capitalisme financier, des milliards d'hommes qui n'en peuvent mais découvrent les fatalités de la mondialisation. Lorsqu'elle ne paissait que des vaches grasses, nul souci ! Mais avec les maigres, voici que pointe enfin l'ébauche d'une conscience, d'un souci planétaire.
Né de ce souci, le sommet de Washington-ne rêvons pas !-n'inaugure nullement une gouvernance mondiale. Mais enfin, pour la première fois, les anciens riches avec-innovation majeure !-les nouveaux riches de la planète se saisissent ensemble, et pour la réformer, d'une défaillance planétaire. Un tournant peut-être dans l'histoire du monde !
Ce cénacle inédit plébiscite tranquillement l'économie de marché. Le capitalisme financier, son délire euphorique, son mépris du sens commun et de la morale ordinaire, sa croyance intégriste-en vérité magique-dans l'infaillibilité du marché, tous ces vices du système étalés au grand jour suscitent partout la volonté d'amender le système, mais non de l'abolir. Aucun des vingt nouveaux grands ne le voue aux gémonies. Aucun n'envisage de jeter le bébé capitalisme avec l'eau de son bain financier. Songeons qu'en France, en 1981, un président-Mitterrand-se faisait élire sur la chimère d'une « rupture avec le capitalisme » ! Constatons que la Russie et la Chine, régimes autoritaires, fraîchement issus d'un collectivisme intégral, ne songent nullement à y revenir.
Sans doute sont-ils ralliés à cette conviction que « le capitalisme est parvenu à associer au principe du développement la totalité de la population » (Michel Rocard). L'Histoire, de surcroît, a cruellement montré l'échec d'un système communiste aussi stérile en biens qu'en libertés.
La crise qui écrase ces temps-ci le monde n'a donc pas écrasé la mémoire. Ni les aménités sociales d'un système qui n'aura cessé d'évoluer : à la naissance du capitalisme, au XIXe siècle, un Français travaillait plus de 3 500 heures ; aujourd'hui, 1 600 heures. Dans les dernières décennies, la dérégulation mondiale a certes enrichi les riches, mais elle a aussi sauvé 2 milliards d'hommes de la plus noire détresse. Parmi eux, les nouveaux géants n'ont pas la mémoire courte.
Est-ce à dire que nous allons vivre une heureuse traversée de la crise ? Sûrement pas ! Chez nous comme ailleurs, elle va creuser ses gouffres et ses misères. Elle donnera un regain de crédit populiste aux bigots de la déesse Révolution, à l'ultragauche, chez nous, d'un Besancenot. Elle encourage déjà la désertion, hors du PS, d'un Mélenchon conscient comme nous-mais, lui, pour s'en désoler-de la « puissante évolution de toutes les social-démocraties vers l'acceptation du modèle social-libéral ». Elle ranime au sein même du PS l'archaïque tropisme de gauche qui en fait la lanterne rouge des socialismes européens.
Les Etats eux-mêmes n'échapperont pas aux sirènes du « chacun pour soi » et du protectionnisme. Ce sont, il est vrai, les Etats qui furent appelés d'urgence en pompiers volants pour éteindre l'incendie financier, asperger les banques et distribuer des secours improvisés aux citoyens sinistrés. Au risque d'ajouter l'endettement des Etats à l'endettement anarchique des Molochs du crédit. Autant dire que, selon la durée de la crise, selon le temps requis pour éponger les flux d'argent toxique qui tournent sur nos têtes, nul pays n'est assuré d'éviter de récurrents désordres politiques et sociaux.
Dans cette tourmente, la France est fort vulnérable. Du moins notre pays, par sa rapidité d'intervention et l'activisme électrique de sa présidence européenne, aura-t-il guidé le malade vers la seule cure qui vaille, celle d'une concertation mondiale. Avec Sarkozy, la France et l'Europe auront imaginé, conçu et, pour finir, entraîné une Amérique réticente dans la réunion de ce sommet inaugural de Washington. L'opinion européenne, peu tendre avec Sarkozy, lui tresse ici et là des lauriers. Et les nouveaux géants, enfin conviés aux banquets des riches, n'ergotent pas sur les mérites soudains d'une Europe restaurée.
Dans ce branle-bas, l'activisme français aura réveillé des préventions allemandes. Et donc l'entente pendulaire avec Londres. Il aura ranimé la méfiance tchèque et polonaise sur la question russe. Mais le zèle énergétique de Sarkozy aura bon an mal an mis l'Europe sur le pavois.
Hélas, nul n'est prophète en son pays et, chez nous, il ne passera pas le gué sans quelques encombres.Qu'y faire ? Le monde du nouveau millénaire est sujet aux vertiges.
AlerteRouge
Capitalisme saprophyte
jeudi 27 novembre | 17:24
Entre le capitalisme et le collectivisme, il n'y a finalement que la différence des investisseurs étrangers à l'aventure elle-même et qui y viennent en espérant tirer profit. Tant que leur attente du profit reste raisonnable, le système reste viable. Quand survient le capitalisme trimestriel avec ses licenciements boursiers et ses produits financiers absurdes, les gens qui travaillent et qui produisent sont mis en danger par ceux qui devaient les aider à progresser. Nous passons d'un capitalisme saprophyte à un capitalisme tueur et parasite. Célébrer le capitalisme tout court, Monsieur Imbert, sans y adjoindre une nécessaire morale et une indispensable patience, c'est contribuer à ce mirage imbécile qui pousse nos élites dans les écoles de commerce et les éloigne des écoles d'ingénieurs. Aujourd'hui, une des principales raisons de la crise est un coup d'arrêt à l'avancée de la civilisation. Au lieu d'innover, nous avons épuisé les solutions transitoires sans penser à les renouveler. Réduire aujourd'hui en France, les budgets de la Recherche et de l'Education est la preuve définitive de l'impéritie de notre gouvernement, encourager les empires financiers parasites, et amis, comme ceux des médias ou du négoce international au lieu de reconstituer cette France de grands ingénieurs ou d'artisans remarquables est le signe d'une très courte vue. Il y a 3 ans les Français, peuple intelligent, envoyaient la première fusée de détresse en refusant le mirage d'une Europe libérale à tout crin. On a voulu y voir à droite comme à gauche, de la mauvaise humeur mâtinée de prurit souverainiste. Deux ans plus tard, sans un champion nonniste crédible, était porté au pouvoir un réformateur déclaré qui louchait sur la plus libérale des Amériques. [...] il a cassé ce qu'il a pu, fait les cadeaux qu'il pouvait, échoué dans ses maladroites tentatives de relance (Ah les heures sup !). Il aurait pu il y a un an déjà s'échapper des critères de déficit et relancer notre économie (ce qu'admet aujourd'hui Bruxelles), mais non [...]. Alors de grâce, écrivez plutôt que ça aurait pu être pire avec Ségolène Royal ; ou François Bayrou, mais n'allez pas plus loin dans la prédiction.
Jpeg
@ainerak
mercredi 26 novembre | 16:54
Avant d'être sévère, il faudrait d'abord s'assurer que ça n'aurait pas été mieux avec d'autres idéologies. Peut-être a-t-on eu le "moins pire" des systèmes, qui, comme Mr Imbert l'a souligné, a quand même sorti un bon tiers de l'humanité du Moyen Age dans lequel ils étaient. Ne regardons pas le monde au travers de notre courte vie, mais sur plusieurs siècles.
ainerak
Pitoyable...
mercredi 26 novembre | 00:44
Soyons sévères, ils nous ont trompés... mais la terre continuera de tourner ! Notre énarchie, elle, continuera à prospérer car elle a confisqué le système et mis la démocratie en coupe réglée. Tout compte fait, ce ne sont pas des bons à rien, comme chacun le proclame, mais bien des mauvais partout : il suffit d'observer dans quel état ils ont mis le pays ! A quand une bonne, saine et salutaire révolte : pas celle de Besancenot mais celle de ceux qui bossent pour faire bouillir la marmite ?
georges
La lorgnette
lundi 24 novembre | 16:21
Se contenter de ramener l'origine de cette crise à celui d'un choix de modèles économiques me parait dépassé. Par contre les premiers effets nous ont prouvé la fragilité de nos alliances européennes ; nos amis d'hier ne le sont plus (Allemagne, Pologne....). Alors c'est en Angleterre et au États-Unis (hors zone euros) qu'il faut, à Sarkozy, rechercher du soutien dans sa lutte pour sauver l'Europe. Cela augure pour nous Européens le temps du choix de nos alliances respectives vers un schéma géopolitique qui nous rajeunit de 70 ans, malgré Bush et le singularisme anglais nous retrouvons nos amitiés passées autour de valeurs communes, merci Monsieur de Lafayette, il faut prendre cela comme une leçon d'humilité. Comment ne pas comprendre alors le souci de Londres de ne pas avoir rejoint la zone euros ? Cette nouvelle donne fragilisera le paysage géopolitique de l'UE., ainsi que celui de la mondialisation, la volonté des états de protéger leur économie propre est incompatible avec le libre marché, la récession y trouve ses forces, la mondialisation quant à elle, connaîtra probablement un ralentissement notoire. Nous entrons dans un avenir paradoxal celui d'effets aux évènements historiquement "come-back".
mallaret
@ Janotus
lundi 24 novembre | 01:34
Libéralisme dur est un oxymore, sauf pour ceux qui, abrutis de marxisme, ont dénaturé le sens d'un des plus beaux mots de la langue frnaçaise.
JP
@Janotus
dimanche 23 novembre | 15:15
Mr Imbert, chantre de "l'économie" de marché, certes. Mr Imbert, chantre du "libéralisme" (qui n'est pas une idéologie mais une façon de penser) encore certes. Mais du "libéralisme pur et dur"... Vous avez dû le lire une ligne sur deux. Le libéralisme (quoiqu'en pensent ses ennemis qui ne peuvent voir en lui qu'une "idéologie" opposée à celle à laquelle ils ont fait "allégeance") ne "peut pas", de par sa nature, être qualifié de "pur et dur".
Janotus
Le capitalisme dévoyé
samedi 22 novembre | 22:41
C. Imbert, chantre habituel du "marché" ou du libéralisme pur et dur, nous parle maintenant d'un capitalisme financier, comme si le capitalisme n'était pas par nature financier. Qu'il nous donne sa recette du bon capitalisme. Ce serait intéressant à connaître [...]
georges
La cata
vendredi 21 novembre | 20:32
Ceux qui pensent que le pire est derrière nous font preuve d'un optimisme naïf. Car après les crises financières et économiques nous verrons aussi naître des conflits entre les nations elles-mêmes, cela est inévitable alors prions que les Etats et les nations dans les difficultés ne soient tentés par les vieux démons guerriers. Quoiqu'il en soit nous vivons des instants historiques qui affectent la planète dans son ensemble ne banalisons pas ces événements car ils sont graves de conséquences. J'aimerais tant m'être trompé.
barnabe
Ce qui me tue
vendredi 21 novembre | 15:22
C'est qu'encore une fois, c'est la "faute à personne". Tous ces braves gens qui font 300 milles euros par mois ne sont pas coupables. Pourtant ces produits financiers et ces mécaniques "bilouteuses" ont bien été inventées et crées par quelqu'un non ? Le seul qui aie un peu de courage finalement c'est bien de CEO de Chrysler qui accepte un salaire de 1$ pour l'année 2008. Messieurs les "responsables", prenez en de la graine. Heureusement que Airbus ne conçoit pas ses avions comme les banquiers ont conçu le système bancaire... Faut dire que quand un airbus se casse la figure, on sait sur qui cogner... Décidément l'impunité, c'est très pratique...
Fragasso
Un virus financier
vendredi 21 novembre | 05:27
Des institutions d'un État important qui émettent des milliers titres de milliards d'Euros d'hypothèques sans valeur, qui sont achetés aussi rapidement par des caisses de retraites et des SICAV à travers le Monde. Ces mêmes caisses qui s'appuient sur ces actifs "sécuritaires" pour garantir d'autres placements à travers le monde dans les minutes qui suivent. Et voilà! Le même principe qu'un virus informatique. Mais le système financier pas d'antivirus. Impossible d'arrêter ce Cheval de Troie. Mais pourquoi a t'on permis d'accorder de telles hypothèques? Pouquoi a t'on pu titriser de la telle pacotille? Cette liberté sacrée de créer des produits dits structurés pour diminuer le risque sur une approche dite créative dans un environnement dit entrepreneurial a des limites. Pourtant, il existe l'Organisation Internationale des Valeurs Mobilières (IOSCO): Pouvait-on prévoir de tels événements? Possiblement, mais IOSCO un une organisation d'organismes gouvernementaux de chaque pays qui répondent à leurs patrons. Un organisme de l'ONU, de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International, l'ODCE ou une autre organisation reconnue devrait surveiller et dénoncer de telles abérrations. Ces produits sont de véritables micro organismes létaux. C'est un problème systémique qui pourrait se dérouler dans n'importe lequel système fut il de gauche de droite. Il suffit de penser aux virus du népotisme et celui de la corruption qui existait dans les systèmes communistes qui les ont tués. Vite! La médecine de système pour ces virus. Et puis hop! La vaccination obligatoire pour en prévenir la résurgence.
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