Publié le 20/11/2008 - Modifié le 20/11/2008 N°1888 Le Point
Bernard-Henri Lévy
Claude Lévi-Strauss a 100 ans.
Comme Fontenelle, Jünger, le sophiste Gorgias ou soeur Emmanuelle, il entrera, ce 28 novembre, dans le club très fermé des centenaires lucides, en peine possession de leurs moyens, à l’oeuvre.
Et ce sera l’occasion d’une foule de commémorations dont la plus éclatante sera celle qu’organise Catherine Clément au musée du quai Branly et qui verra cent intellectuels et écrivains, toutes sensibilités et générations confondues, lire, une journée durant, quelques-unes des meilleures pages du maître et rendre ainsi hommage à l’une des aventures intellectuelles les plus riches du XXe siècle.
Car quel sera, au bout du compte, la place de Lévi-Strauss dans le paysage des idées contemporaines ?
Une oeuvre, bien sûr.
Une oeuvre magnifique, littérairement magnifique, qui, de « Tristes tropiques » aux derniers écrits sur l’art, restera comme celle de l’un de nos meilleurs stylistes.
Mais aussi-et on a tendance à l’oublier tant s’est imposée, avec les années, l’image d’un Lévi-Strauss élégiaque, bucolique, rousseauiste impénitent et écolo avant la lettre-un certain nombre d’hypothèses, gestes conceptuels, mouvements de pure pensée, qui font de lui, avant tout, un savant de première importance.
L’hypothèse selon laquelle, par exemple, on ne commence de comprendre une société que lorsqu’on en a identifié la structure invisible, l’algèbre cachée, le chiffre.
L’observation des phénomènes, sans doute.
L’analyse minutieuse, détaillée, voire enchantée, de ses parures ou manières de table, bien entendu.
Mais aussi, au moins autant, la mise en évidence d’une structure froide, abstraite, sans chair ni couleur, qui est comme son squelette secret.
Il faut dire et répéter que Lévi-Strauss est le seul ethnologue qui, même dans les années 1935-1938, lors de ses missions dans le Mato Grosso, n’a jamais tant cru que cela dans ce culte du « terrain » dont se sont contentés, avant et après lui, la plupart de ses collègues.
Il faut dire et répéter que la science, pour cet étonnant enquêteur qui disait, dès la première page de son premier livre, haïr les voyages et les explorateurs, commence non avec le relevé, à l’oeil nu, des rites visibles des Indiens Bororo mais avec l’analyse, dans le laboratoire de l’âme et des livres, de l’architecture invisible qui les a fomentés.
Il faut dire et répéter que lorsqu’il écrit « La pensée sauvage » ce n’est pas pour opposer à la pensée sophistiquée des modernes je ne sais quelle pensée magique, voire primitive, supposée plus proche d’une pureté originaire-mais pour dire, contre tous les évolutionnismes, que cette pensée magique est aussi structurée, donc sophistiquée, que la plus sophistiquée des pensées modernes.
Et puis il ne faut jamais oublier enfin que le « structuralisme » dont il aura passé sa vie, comme il se doit, à désamorcer les clichés les plus réducteurs mais qui n’en a pas moins été, à la fin des fins, son invention majeure, est ce qui lui a permis : a) d’opposer à l’illusion d’une multiplicité pure des destins anthropologiques celle d’une combinatoire réglée programmant des solutions en nombre fini ; b) de rester ainsi fidèle, par-delà le relativisme culturel dont on l’a abusivement décrété l’emblème, à une forme d’universalité humaine qu’il a proprement refondée.
Lévi-Strauss est le disciple de Saussure, c’est-à-dire d’une linguistique dont le principe était que les langues sont constituées, non de mots (avec leur intériorité muette, leur mystère infini), mais de signes (avec le jeu fini, et bavard, de relations qui les relie aux autres signes).
Il est le contemporain d’autres linguistes qui, comme Jakobson ou Benveniste, ont montré que ce qui compte, dans les signes, c’est, certes leur signifié (par définition absent en même temps que réputé concret, charnel, « vraiment » réel), mais aussi leur signifiant (l’être-là de la langue en même temps que, paradoxalement, ce qui la commande en sous-main).
Il est le père, du coup, de tout un courant de pensée qui, moyennant la production des notions de « lecture symptomale » ou de « coupure épistémologique » (Althusser), moyennant le passage du concept de « structure élémentaire » à celui d’« épistémé » (Foucault) ou moyennant le renversement qui permit aux artisans du « retour à Freud » (Lacan) de passer, une fois pour toutes, de l’« homme » au « sujet », a enrichi comme jamais le regard que nous portions sur ce jeu réglé de répétitions et de différences que l’on appelle le monde.
La philosophie nous parle-t-elle de ce qui est visible ou caché ?
A-t-elle pour mission, comme chez les Epicuriens ou les Phénoménologues, de dire ce qui chatoie sous le regard ou, comme dans la tradition qui va de Platon à Hegel, ce qui se dérobe à toute prise-de l’oeil ou de l’esprit ?
Toute la question est là.
Et c’est parce qu’il a refusé de choisir, mieux : c’est parce qu’il a formulé ce choix dans des termes inédits, que Claude Lévi-Strauss est le nom d’un moment de la pensée dont on ne connaît pas tant d’équivalents : le moment grec, bien sûr ; le moment spéculatif allemand, sans doute ; sauf qu’il s’agit là, pour une fois, d’un moment proprement français.
Joyeux anniversaire, Monsieur Lévi-Strauss-et merci
e-Lecteur.
Bhl chez Ruquier.
lundi 1 décembre | 04:12
J'ai bien aimé Bernard Henry Lévi chez Ruquier. Ca ne m'étonnerait pas que ses bouquins soient biens. J'attends Noël pour m'en faire offrir. Merci au passage pour cet article. Je ne connaissais pas LS, mais c'est un bon apparemment.
dorvek
Le Testament de BHL
dimanche 30 novembre | 11:25
Le Testament de Dieu fut récemment dépassé par le soutien aussi prophétique que providentiel de BHL à Barack Obama. A mon avis...
George
Révolution dans la révolution
vendredi 28 novembre | 17:52
L'analyse structurale des mythes, une véritable révolution dans le domaine de l'anthropologie, a surtout frayé une voie féconde et posé un paradigme qui ne s'est lentement défait au cours des années 70 que grâce à quelques chefs d'oeuvre aujourd'hui reconnus par tous. Je pense en particulier à l'ouvrage magistral et si influent de Bernard Henri Lévy justement, le Testament de Dieu, aujourd'hui encore indépassé.
Le huron
Citation
vendredi 28 novembre | 12:15
Extrait de "Linguistique et Anthropologie", 1952 (in Anthropologie structurale, chapitre IV). 1 - Circonstance : "Pour la première fois, peut-être, des anthropologues et des linguistes se sont réunis dans le but avoué de comparer leurs disciplines respectives [...] il nous a fallu envisager plusieurs niveaux." 2 - Citation : " Nous ne nous sommes pas suffisamment avisés que langue et culture sont deux modalités parallèles d'une activité plus fondamentale : je pense, ici, à cet hôte présent parmi nous, bien que nul n'ait songé à l'inviter à nos débats : l'esprit humain. Qu'un psychologue comme Osgood se soit senti constamment obligé d'intervenir dans la discussion suffit à attester la présence, en tiers, de ce fantôme imprévu." 3 - Réflexion personnelle : philosophe, politique, prêtre ou citoyen lamda, quelle part laissons-nous à ce "fantôme", alors que nous modifions sans cesse l'horizon et le contenu de notre milieu, donc la nature de notre rapport existentiel ?
Bouboul
Amnésie
jeudi 27 novembre | 12:26
Parapoxal de lire cet hommage de BHL à LS, lequel s'est toujours démarqué d'une philosophie du "sujet", contre Sartre même, maître de BHL toujours habile à dissimuler par une prose habile sa faible portée dans le monde intellectuel. Une différence, parmi d'autres (tant elles sont innombrables, notamment du point de vue de l'usage des médias) entre BHL et LS : LS a fait école, au sens où il a donné à des intellectuels des outils d'objectivations au sens scientifique du terme... ce qu'est loin d'avoir réussi à faire BHL.
lachenal
Structuralisme
jeudi 27 novembre | 11:17
J'avoue ne pas trouver beaucoup d'intérêt au structuralisme - je ne vois pas ce qu'il peut apporter à l'humanité souffrante et mal nourrie à part un délicieux jargon - flatus voci - loin des disciplines glacées soumises à l'épreuve de la réfutabilité - ceux qui ont "inventé" la première roue de chariot, sommaire , en bois comptent plus que Lacan ou Foucault.
hkfhlohp
Le bloc-note de Bernard-Henri Lévy - Ce que nous devons à Lévi-Strauss
mercredi 26 novembre | 21:52
Mon amie Lola vient de m'apprendre que vous venez d'avoir 60 ans. Je viens donc vous souhaiter du fond du coeur un joyeux anniversaire. Comme Lola, je suis en terminale littéraire. Vous êtes mon Camus vivant.
BertrandGrenoble
Le temps viendra...
lundi 24 novembre | 23:40
Lorsque j'étais petit, et que je ne voulais pas manger ma soupe, ma nounou, pour me faire peur, me disait "qu"un temps viendra où BHL sera écouté comme un vieux sage". J'ai bien peur que ce temps ne soit venu. Pauvres de nous ! Le marketing philosophique est arrivé à maturité...
Julien
BHL, notre laboratoire de l'âme et des livres
lundi 24 novembre | 15:59
Saisissante formule de BHL : "le laboratoire de l'âme et des livres". Elle a quelque chose d'autobiographique.
didier
Disciple
lundi 24 novembre | 15:45
Comme l'écrit BHL, "Lévi-Strauss est le disciple de Saussure". Nous sommes curieux d'en apprendre plus sur les contacts entre Lévi-Strauss et Saussure, la relation maître/disciple pouvant être un moment important de la formation intellectuelle.
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